La Fête de Diane

Le théâtre représente un bois, coupé de ruisseaux, et voisin de la ville de Corinthe.

Scène Première

Périandre
Ruisseaux, qui disputez aux volages Zéphirs
Le soin de conserver les fleurs et la verdure,
Coulez, que votre doux murmure
Réponde à mes soupirs.
Sur ces bords, l’objet qui m’engage,
De votre onde en rêvant, suit quelque fois le cours ;
Vos eaux de ses attraits, ne gardent pas l’image,
Mais, dans mon tendre cœur, elle reste toujours ;
C’est là qu’elle reçoit un éternel hommage.
Ruisseaux, qui disputez aux volages Zéphirs
Le soin de conserver les fleurs et la verdure,
Coulez, que votre doux murmure
Réponde à mes soupirs.

Scène II

Périandre, Idas.
Idas
De Diane déjà l’on célèbre la fête,
Les rois et les héros invités à nos jeux,
Vous demandent seigneur ; vous vous éloignez d’eux ;
D’où vient que seul ici, Périandre s’arrête ?
Dans ce solitaire séjour
On pourrait croire qu’il soupire,
Si l’on ne savait pas qu’il déteste l’amour.
Périandre
Ne me parlez jamais de son fatal empire ;
Le barbare a causé mes plus affreux malheurs ;
Et vous ne pouvez m’en rien dire,
Sans renouveler mes douleurs.
Idas
Sur l’amour il faut se taire
Lorsque l’on ne veut pas aimer :
Quelquefois il sait charmer
Le cœur même, où la colère
Contre lui paraît s’armer :
Lorsque l’on ne veut pas aimer,
Sur l’amour il faut se taire.
Périandre
Claires ondes, votre repos,
De l’indifférence est l’image :
Il ne faut qu’un moment, pour agiter les flots ;
Pour agiter les cœurs, en faut-il davantage ?
Idas
Mélisse ainsi que vous, n’habite que les bois,
Et de Diane seule y respecte les lois ;
Du dieu de la tendresse
Elle fuit la charmante cour…
Périandre
Hélas ! cette fière princesse
N’a pas lieu comme moi, d’appréhender l’amour.
Idas
Mais, seigneur, on dirait que sa froideur vous blesse ?
Périandre
Cette jeune beauté, des plus parfaits amants
Rejette les soupirs et méprise les larmes :
Les dieux donnent-ils tant de charmes,
Pour ne causer que des tourments ?
C’est elle que je vois, quel moment favorable !…
Je saurai mon destin, quel moment redoutable ?

Scène III

Périandre, Mélisse.
Périandre
Princesse, les plaisirs que rassemblent nos bois
Rempliront tous les vœux de votre cœur paisible…
Mélisse
Le votre est-il moins insensible ?
Contre l’amour, contre ses lois
Vous faites éclater une haine invincible…
Au plus brillants objets votre sincérité,
Cent et cent fois, a répété
Que l’amour n’est qu’un esclavage…
Ah ! disiez-vous, la seule liberté
Donne des beaux jours sans nuages ;
C’est elle qui des cœurs fait la félicité.
Périandre
Eh pourquoi retenir un discours téméraire,
Qui ne s’adressait pas
À vos divins appas ?
Quand je fuyais l’amour, j’éprouvais sa colère :
Mais, vous à qui ce dieu prodigue tant d’attraits,
Lui refuserez-vous le prix de ses bienfaits ?
On lui doit un tribut, si tôt que l’on sait plaire.
Ah ! qui doit plus aimer que vous,
S’il faut aimer autant qu’on est aimable ?
La tendresse la plus durable
Ne peut vous acquitter d’un hommage si doux.
Ah ! qui doit plus aimer que vous,
S’il faut aimer autant qu’on est aimable ?
Mélisse
À ce discours, je ne reconnais plus
L’ennemi du fils de Vénus !
En vain l’amour prétendrait me surprendre ;
Qu’il n’espère jamais
Me forcer à me rendre :
Plus je lui vois lancer de traits,
Plus il m’apprend à m’en défendre.
De posséder mon cœur
Je fais mon bien suprême ;
Pourquoi reconnaître un vainqueur,
quand on peut régner sur soi-même ?
Périandre
La liberté n’est qu’une vaine erreur.
Quand du fils de Vénus on combat la puissance,
C’est que ce vainqueur le veut bien.
Le règne de l’indifférence
Finit, dès que l’amour a commencé le sien.
Mélisse
Quoi ! vous qui de l’amour osiez ternir la gloire,
Vous vous déclarez son appui !
De l’avoir outragé, perdez-vous la mémoire ?
Croirai-je vos discours, quand vous parlez pour lui ?
Périandre
Non, je n’ai jamais tant souhaité qu’aujourd’hui
Trouver dans votre cœur du penchant à me croire…
Vous entendez me vœux secrets…
Mes soupirs indiscrets
Ont rompu le silence…
Eh quoi ! vous fuyez ma présence ?…
Ah ! princesse, un moment daignez vous arrêter.
Cruelle ! quel amour voulez-vous éviter ?
Un amour timide et sincère…
Un amour qui n’ose écouter
Le désir le moins téméraire…
Qui tout parfait qu’il est, ne croit pas mériter
Le bonheur de vous plaire…
Cruelle ! quel amour voulez-vous éviter ?
Mélisse
Vous juriez de n’offrir jamais de sacrifices
Au dieu qu’implorent les amants…
Que vous trahissez de serments !
Périandre
Eh que dans vos beaux yeux j’ai d’aimables complices.
En croirez-vous, hélas ! une injuste fierté ?
Jamais pour la beauté,
L’amour n’est une offense ;
Voudrez-vous punir la constance,
Le respect, la fidélité…
Mélisse
J’imitais votre indifférence…
Périandre
Que me rappellez-vous ! ah ! je le vois trop bien,
Vous allez condamner le feu qui me dévore…
Mélisse
Votre cœur est encore
Le modèle du mien.
Périandre
Qu’entends-je ? quel bonheur extrême !
Le transport que je sens ne peut être exprimé…
Quoi ! vous m’aimez ?
Mélisse
Quoi ! vous m’aimez ?Hélas !
Périandre
Quoi ! vous m’aimez ? Hélas !Achevez…
Mélisse
Quoi ! vous m’aimez ? Hélas ! Achevez…Je vous aime,
Et je vous ai toujours aimé.
À la chasse qui vous est chère,
Je pensais donner tous mes soins ;
Mais dans ces bois je cherchais moins
À me signaler, qu’à vous plaire ;
De la sœur d’Apollon, croyant suivre la cour,
Mon cœur de sa défaite, ignorait le mystère ;
Sous le nom de Diane, il adorait l’Amour.
Périandre
Donnez à Corinthe une reine,
De son roi dans ce jour daignez faire un époux ;
L’hymen ne risque rien, en serrant notre chaîne,
L’amour ne peut jamais se séparer de nous.
Ensemble
Tendre amour, vole avec les Graces,
Viens lancer tes traits dans nos cœurs ;
Et que les plaisirs sur tes traces,
Répandent toujours leurs douceurs.
On entend un prélude de cor qui annonce la fête.
Mélisse
On vient, cachons notre tendresse…
Périandre
Oubliez-vous que la déesse,
De l’amour a senti les feux ?
Nous pouvons chanter sa puissance,
Et mêler son nom dans nos jeux,
Sans que Diane s’en offense.

Scène IV

Périandre, Mélisse, Idas, Princes grecs et leur suite, invités à la fête de Diane.
Chœur
Chantez oiseaux, chantez, volez jeunes zéphirs,
Célébrez avec nous Diane et ses plaisirs :
Que le cor nous seconde,
Que l’écho nous réponde.
Chantez oiseaux, chantez, volez jeunes zéphirs,
Célébrez avec nous Diane et ses plaisirs.
On danse.
Périandre
Règne Amour dans nos boccages,
Fais voler tes traits sous ces ombrages,
Tes conquêtes
Sont des fêtes
Pour les cœurs
Épris de tes ardeurs.
Dans les bois au travers des plaines
L’on cherche à fuir le poids de tes chaînes,
Fuite vaine
Qui nous mène
Dans ta cour
Après un long détour.
Règne Amour dans nos boccages,
Fais voler tes traits sous ces ombrages,
Tes conquêtes
Sont des fêtes
Pour les cœurs
Épris de tes ardeurs.
Ces asiles
Toujours tranquiles
Sont faits pour cacher tes biens secrets,
Récompense,
La constance
Des amants tendres et discrets ;
Ne permets la résistance
Que pour augmenter tes attraits.
Règne Amour dans nos boccages,
Fais voler tes traits sous ces ombrages,
Tes conquêtes
Sont des fêtes
Pour les cœurs
Épris de tes ardeurs.
Une Grecque
Amour, volez dans nos forêts,
Vous trouverez plus d’un cœur tendre,
Qui, loin d’éviter vos filets,
Viendra de lui-même s’y prendre.
Tout ressent ici vos attraits ;
Ne craignez point sous ces ombrages
De perdre un seul de vos traits ;
Ils n’y font point de volages.
Chœur
Chantez oiseaux, &c.
Fin.