LES GÉNIES

PROLOGUE

Le Théatre représente un désert.

SCÈNE PREMIÈRE

Zoroastre
Il est temps que mon Art instruise les Mortels,
Dans les secrets des Dieux le premier j’ai su lire :
Méritons comme eux des autels,
Et montrons mon pouvoir à tout ce qui respire.
Esprits soumis à mes commandements,
Venez remplir mon espérance,
Rassemblez-vous des divers Éléments,
Et signalez ma gloire et ma puissance.

SCÈNE II

Zoroastre, et les génies.
Zoroastre
Que la Terre, le Feu, que l’Onde, que les Airs
Découvrent les trésors que mon Art fait éclore ;
Volez, dispersez-vous du Couchant à l’Aurore,
De vos bienfaits remplissez l’Univers.
Chœur
Que la Terre, &c.
DANSE POUR LES GENIES.
On entend un douce harmonie qui annonce la descente de l’Amour.
Zoroastre
Quels bruits ! quels doux accords ! quelle clarté nouvelle !
L’horreur des ces déserts disparaît à mes yeux !
Quel Dieu descend de la Cour immortelle,
Pour venir embellir ces lieux ?
Ah ! je le reconnais à sa douceur extrême,
C’est l’Amour ! et quel Dieu se fait sentir de même !

SCÈNE III

L’Amour, Zoroastre, et les génies.
L'Amour
Tout obéit, tout s’éveille à ta voix !
Tu déchaines les Vents, tu fais trembler la Terre !
Tu soulèves les Flots, tu lances le Tonnerre ;
Mais l’Amour seul ne connaît point tes lois.
Zoroastre
Tout reconnaît votre pouvoir suprême,
Régnez, triomphez Dieu charmant ;
Il n’est point de plus doux moment,
Que l’instant où l’on dit qu’on aime.
L'Amour
Qui vous amène en ces déserts ?
À de nouveaux Sujets je viens donner des fers.
Peuples des Éléments, connaissez ma puissance ;
Je règne sur tout l’Univers,
Éprouvez en ce jour les traits que l’Amour lance.
Les maux qu’ils font, doivent être plus chers
Que les biens de l’indifférence.
Accourez Jeux charmants, volez tendres Amours,
Formez les plus galantes Fêtes ;
Quand on aime, tout âge est l’âge des beaux jours.
Plaisirs, lancez mes traits, étendez mes conquêtes.

SCÈNE IV

L’Amour, Zoroastre, et les génies, Troupe de Plaisirs & de Jeux.
L'Amour
Aimez-tous, cédez à l’Amour,
Éprouvez le poids de ses chaînes ;
Il vous offre dans ce beau jour
Des plaisirs plutôt que des peines.
Profitez de l’heureux moment,
Il n’est pas toujours favorable ;
Le caprice amène l’instant,
L’amour le rend aimable.
Chœur
Du doux bruit de nos chants que ces lieux retentissent,
Les Amours & les Jeux, pour nos plaisirs s’unissent ;
Aimons, goûtons mille douceurs,
L’Amour les promet à nos cœurs.
FIN DU PROLOGUE
 

PREMIÈRE ENTRÉE

Les Nymphes, ou l’amour indiscret.

Le Théatre représente un agréable jardin sur le bord de la mer.

SCÈNE PREMIÈRE

Léandre, Zerbin.
Léandre
Viens être le témoin du bonheur qui m’enchante,
C’est dans ces lieux qu’Amour répond à mes désirs ;
Sans exiger de moi ni larmes ni soupirs,
Il rend ma flamme triomphante.
Zerbin
Ah ! si ce dieu comble vos vœux
Ne le faites jamais paraître ;
Un cœur dans l’empire amoureux,
Devrait, pour être plus heureux,
Douter toujours de l’être.
Léandre
Les plaisirs dont l’amour sait enchanter les sens,
Satisfont les désirs d’un amant qui soupire ;
Pour moi, libre du soin de ces tendres amants,
Non, non je ne les ressens,
Qu’autant que je puis les redire.
Zerbin
Qui ne sait garder le secret,
Goûte peu de douceurs parfaites,
Elles n’ont jamais été faites
Pour un amant indiscret.
Quel objet vous retient dans cet heureux asile ?
Venez-vous attendre Lucile ?
Léandre
Un objet plus charmant m’arrête dans ces lieux,
Zerbin, il va bientôt sortir du sein de l’onde
Pour me rendre l’amant le plus heureux du monde ;
Demeure, son abord va surprendre tes yeux.
Jamais la reine de Cythère
N’a brillé de tant d’appas,
L’Amour ne connaît plus sa mère,
Depuis qu’il suit les pas
De l’aimable objet qui m’enchaîne :
Son char conduit par les Zéphirs,
Vole sur la liquide plaine ;
Les vents à son aspect, retiennent leur haleine,
Les ris, les jeux & les plaisirs
Folâtrent sans cesse autour d’elle ;
On ne saurait voir cette belle,
Sans former de tendre désirs.
Lucile vient, j’évite sa présence
Elle me croit constant, que je plains son erreur !
Zerbin
Dois-je de son amour affermir la constance ?
Léandre
Ce n’est plus un secret que ma nouvelle ardeur.

SCÈNE II

Lucile, Zerbin.
Lucile
Asile des plaisirs, beau lieu rempli de charmes,
Offrez à mes regards l’objet de mon amour.
Mon cœur en son absence éprouve des alarmes
Que rien ne peut calmer, que son heureux retour.
Asile des plaisirs, beau lieu rempli de charmes,
Offrez à mes regards l’objet de mon amour.
Zerbin à part
Mérites-tu volage, un cœur si tendre ?
Pour qui réserves-tu tes plus funestes coups,
Cruel Amour ?
Lucile
Cruel Amour ?Zerbin.
Zerbin
Cruel Amour ? Zerbin.Je parle de Léandre.
C’est un amant…
Lucile
C’est un amant…Eh quoi ?
Zerbin
C’est un amant… Eh quoi ?Trop indigne de vous.
Lucile
Quoi ? Léandre, Zerbin !
Zerbin
Quoi ? Léandre, Zerbin !Léandre vous adore ;
Mais à d’autres qu’à vous, Léandre en dit autant.
Lucile
Après tous ses serments, l’ingrat me trompe encore.
Zerbin
Affectez quelque changement
Pour vous vanger de cet outrage ;
C’est s’assurer de son amant,
Que de feindre d’être volage.
Lucile
Amante infortunée, hélas !
Mes soupirs, mes regards trahiraient ce mystère ;
Ma bouche lui dirait que je ne l’aime pas,
Et dans mes yeux il lirait le contraire.
Venez, juste Dépit, venez à mon secours,
Bannissez de mon cœur un amant infidèle ;
Que de plus constantes amours
Allument dans mon âme une flamme nouvelle.
Venez, juste Dépit, venez à mon secours,
Bannissez de mon cœur un amant infidèle.
Zerbin
Mais, c’est lui qui vient dans ces lieux :
Pour connaître son cœur, cachez-vous à ses yeux.
Lucile
L’ingrat ! je l’aime encor, malgré son inconstance.
Zerbin
Venez, évitez sa présence.

SCÈNE III

Léandre
Reviens cher objet de mes vœux ;
Déjà l’astre du jour éteint ses feux dans l’onde,
Il est temps à mes vœux que ton amour réponde,
Viens rendre ton amant heureux.
On entend une douce harmonie ; la nymphe paraît sur une conque marine, suivie de sa cour.

SCÈNE IV

Léandre, la principale Nymphe, & sa suite ; Troupe d’Ondins et de Nymphes.
Léandre
Qu’éloigné de votre présence,
J’ai souffert de maux rigoureux !
Mais que ces maux sont doux lorsqu’après votre absence,
Je revois encor vos beaux yeux !
La principale Nymphe
Ah ! quel aveu charmant, qu’il m’est doux de l’entendre !
Amour, mes vœux sont satisfaits,
La gloire de régner sur un cœur aussi tendre
Est le plus cher de tes bienfaits.
Ensemble
Amour, viens nous unir de tes plus douces chaînes,
Vole, réponds à nos désirs ;
Nos cœurs ne sont point faits pour éprouver tes peines,
Ne nous offre que tes plaisirs.
La principale Nymphe
Nymphes, vous qui formez ma cour la plus brillante,
Vous habitants des mers qui vivez sous mes lois,
Rassemblez-vous troupe charmante,
Venez, accourez à ma voix.
La principale Nymphe
Chantez dans ce riant boccage,
Célébrez de l’Amour les triomphes divers,
Il retient sous son esclavage
Les cieux, la terre & les enfers ;
Qu’il règne autant sur ce rivage,
Qu’il règne dans le sein des mers.
Chœur
Chantons, &c.
On danse.
La principale Nymphe
Amour, tu réponds à nos vœux,
Triomphe à jamais de nos âmes,
Ce n’est qu’en éprouvant tes flammes,
Que les cœurs peuvent être heureux.
Tous les oiseaux de ces boccages
Sous tes lois goûtent des douceurs,
Ils ne raniment leurs ramages
Que pour célébrer tes faveurs.
Triomphe à jamais de nos âmes,
Amour, &c.
On danse.
Une Nymphe
Rions, chantons sous cet ombrage,
Tout y répond à nos désirs ;
L’Amour y cache les plaisirs
Dont notre printemps fait usage.
Chœur
Rions, chantons, &c.
La Nymphe
Sans soins, sans crainte des jalous,
Nous nous livrons à la tendresse ;
Et le tendre amour ne nous blesse,
Que pour nous faire un sort plus doux.
Chœur
Rions, chantons sous cet ombrage,
Tout y répond à nos désirs ;
L’Amour y cache les plaisirs
Dont notre printemps fait usage.
La principale Nymphe à Léandre
Tout prévient ici vos désirs,
La sévère sagesse, & la raison cruelle
Ne sauraient troubler nos plaisirs ;
Mais soyez-moi toujours fidèle.
Ensemble
Aimons-nous, aimons-nous d’une ardeur éternelle.

SCÈNE V

La principale Nymphe, & sa suite. Léandre, Lucile, Zerbin.
Lucile
Poursuis, ingrat, poursuis volage, amant sans foi,
Fais éclater tes feux auprès de cette belle :
Va, tu peux lui jurer une ardeur éternelle
Que ton cœur n’a promis qu’à moi.
Perfide, garde-toi de paraître à ma vue ;
C’en est fait, pour jamais mes liens sont rompus.
Léandre
Hélas ! je vous ai donc perdue,
Lucile, vous fuyez !
Zerbin
Lucile, vous fuyez !Vous ne la verrez plus.
La principale Nymphe
Ah ! puis-je soutenir un si sanglant outrage,
Sans immoler un traitre à ma fureur ?
Je sens que mon âme s’abandonne à la rage,
Perfide, sauve-toi de mon courroux vangeur.
Léandre à Zerbin
Allons chercher Lucile, & pour fléchir son cœur,
Jurons à ses beaux yeux la plus fidèle ardeur.
La principale Nymphe
Que tout serve ici ma colère
Pour punir un ingrat qui m’avait trop su plaire.
Venez tyrans des airs, aquilons furieux,
Excitez sur ce bord le plus affreux orage ;
Que les flots irrités s’élèvent jusqu’aux cieux,
Vangez-moi, lavez mon outrage,
Innondez pour jamais ces lieux.
On voit les flots se soulever.
FIN DE LA PREMIÈRE ENTRÉE
 

DEUXIÈME ENTRÉE

Les gnomes, ou l’amour ambitieux.

Le Théatre représente une solitude, bornée par un bosquet.

SCÈNE PREMIÈRE

Zaïre, Zamide.
Zaïre
Douce erreur, charmante chimère,
Pourquoi faut-il que la clarté du jour,
Chasse l’espoir dont me flattait l’amour ?
Et que tu ne sois plus qu’un bien imaginaire ?
Zamide
Zaïre, arrêtez-vous ? qui vous guide en ces lieux ?
Vos sens sont agités, mille douces alarmes
D’un éclat plus brillant embellissent vos yeux ;
L’amour veut-il enfin récompenser vos charmes ?
Zaïre
Quel spectacle à mes yeux s’est offert cette nuit ?
Jamais rien de si beau n’avait frappé mon âme !
Malgré l’éclat du jour cette image me suit.
Adolphe !… j’ai cru voir cet objet de ma flamme
Sur un trône, entouré d’une pompeuse cour :
Tout tremblait devant lui dans un humble esclavage,
Je me trouvais moi-même en ce charmant séjour,
Et lorsque tous les cœurs venaient lui rendre hommage,
Je jouissais de l’avantage
De le voir à mes pieds, les offrir à l’amour.
Zamide
Le sommeil par de doux mensonges
Quelque fois donne de beaux jours ;
Mais le réveil les rend si courts,
Qu’ils s’envolent avec les songes.
Zaïre
Laissez-moi m’occuper des plaisirs que je sens,
J’aime à rêver encor dans ce lieu solitaire ;
L’amour sait ce qui reste à faire,
Pour mieux mériter mon encens.

SCÈNE II

Zaïre seule.
Zaïre.
Je cède à ta voix qui m’appelle,
Amour, achève mon bonheur ;
Pour prix de tous les biens dont tu flattes mon cœur,
Je t’offre une flamme éternelle.
Maître des rois, tu conduis l’univers
Tu couronnes des cœurs inconnus sur la terre ;
Tu forces le dieu du tonnerre,
À sortir de son rang, pour être dans tes fers.
Je cède, &c.

SCÈNE III

Un gnome, sous le nom d’Adolphe, Zaïre.
Adolphe
Vous voyez à vos pieds l’amant le plus fidèle,
Et je revois l’objet que j’aime tendrement ;
Vous ne fûtes jamais si belle,
Et jamais mon amour ne fut si violent.
Zaïre
Je ne puis vous revoir sans une peine extrême,
Dans un songe à mes yeux vous aviez mille attraits.
Ah ! que ne vous vois-je de même,
Tous mes vœux seraient satisfaits !
Adolphe
Juste ciel ! est-ce à moi que ce discours s’adresse ?
Zaïre
Non, non c’est à l’amour qui trahit sa promesse.
Adolphe
Que vous a-t-il promis qu’il ne puisse tenir ?
Parlez, il peut encor contenter votre envie.
Zaïre
Bannissez-moi de votre souvenir,
Et s’il se peut aussi, que mon cœur vous oublie.
Adolphe
Qui ? moi vous oublier ? Vous voulez donc ma mort,
Cruelle, achevez votre ouvrage,
Votre bouche et vos yeux ont le même langage,
C’est assez pour finir mon sort.
Zaïre
Je vous aime, il est temps de vous ouvrir mon âme,
Que puis-je vous offrir pour répondre à vos vœux,
Je n’ai que des soupirs pour prix de votre flamme
Et pour mon tendre amour vous n’avez que des feux ;
Si le ciel m’eut placé en un rang glorieux,
J’aurais fait mon bonheur d’unir mon sort au vôtre,
Quelle rigueur, hélas ! plagnez vous-en aux dieux,
Nos cœurs étaient faits l’un pour l’autre
Et malgré notre amour il faut briser nos nœuds.
Adolphe
Je n’entends que trop ce langage,
Quelque rival caché s’oppose à mon bonheur ;
Mais il n’est point encor maître de votre cœur ;
Il faut manquer d’amour, ou manquer de courage,
Pour souffrir un autre vainqueur.
Zaïre
Vous m’accusez d’être volage,
Et votre cœur se livre à des soupçons jalous ;
Ingrat, quand je n’aime que vous,
Ai-je mérité cet outrage ?
Adolphe
Le pouvoir de vos yeux s’étend sur tous les cœurs,
Il n’est rien dans les cieux, sur la terre & sur l’onde,
Qui ne cède à leurs traits vainqueurs :
Jusque dans le centre du monde,
Ils savent allumer les plus vives ardeurs.
Zaïre
À mes faibles appas vous donnez trop d’empire,
Ils ne règnent que sur un cœur ;
La gloire & le bien où j’aspire
Serait de faire son bonheur.
Je vois que chaque instant redouble vos alarmes.
Adolphe
C’est douter trop longtemps du pouvoir de vos charmes,
Connaissez où s’étend l’empire de vos yeux.
Zaïre
Que vois-je ! où suis-je ! ô justes dieux !
L’on voit paraître un superbe palais. Une troupe de gnomes sous la forme de divers peuples orientaux se préparent pour la fête.

SCÈNE IV

Adolphe, Zaïre, troupe de gnomes sous la forme de divers peuples orientaux.
Zaïre
Que tout ce que je vois rend mon âme interdite !
Je ne saurais calmer le trouble qui m’agite.
Adolphe
Rassurez-vous, dissipez votre effroi,
Régnez avec Adolphe, en régnant avec moi :
Pouvais-je résister de vous rendre les armes,
Pour la première fois que j’aperçus vos charmes ?
Ce fut dans ce jardin où la mère d’Amour
Semble avoir fixé son empire :
Vous paraissez, Vénus quitte sa cour,
Tout se range vers vous, près de vous tout soupire,
Les oiseaux enchantés vous parlaient de leurs feux ;
Les ruisseaux par leur doux murmure,
Rendaient hommage à vos beaux yeux ;
Et le père de la nature
Pour vous, du plus beau jour faisait briller ces lieux.
Par tant d’attraits, fallait-il me surprendre ?
Quel cœur aurait pu s’en défendre !
Zaïre
Votre amour me soumet tous ces peuples divers,
Et sur vous désormais je règne en souveraine ;
Mon destin le plus beau c’est de porter ma chaîne,
Et de vous voir porter vos fers.
Ensemble
Tendre Amour, enchaîne nos âmes,
C’est toi seul qui fais mon bonheur ;
N’allume jamais dans mon cœur
D’autres désirs, ni d’autres flammes.
Adolphe
Dans ces lieux souterrains où je donne la loi,
Vous qui reconnaissez ma puissance suprême,
Redoublez vos transports pour plaire à votre roi ;
Mais faites encor plus pour plaire à ce que j’aime.
Chœur
Régnez dans nos climats, jouïssez de la gloire
De faire triompher l’amour ;
Vos yeux à chaque instant augmentent sa victoire,
Qu’il vous enchaîne à votre tour.
Un Indien à Zaïre
Recevez l’éclatant hommage
D’un cœur que vous avez dompté,
Triomphez, goûtez l’avantage
D’avoir désarmé sa fierté.
La gloire, la magnificence
Ne font plus sa félicité ;
Il ne connaît plus de puissance
Que celle de votre beauté.
On danse.
Un Indien
Dans nos climats
Chacun s’engage,
Et la plus sauvage
Ne résiste pas.
Notre richesse
Fait notre tendresse ;
Nous savons charmer
Un cœur rebelle,
Et la plus cruelle
Se laisse enflammer.
Le dieu des amours
Se sert de nos armes,
Il n’a point de charmes
Sans notre secours.
Chœur
Régnez dans nos climats, jouissez de la gloire
De faire triompher l’amour ;
Vos yeux à chaque instant augmentent sa victoire,
Qu’il vous enchaîne à votre tour.
FIN DE LA DEUXIÈME ENTRÉE
 

TROISIÈME ENTRÉE

Les salamandres, ou l’amour violent.

Le Théatre représente le palais de Numapire.

SCÈNE PREMIÈRE

Isménide.
Isménide
Tyran d’un cœur fidèle & tendre,
Que t’ai-je fait, cruel amour ?
Chaque instant, de mes cris retentit ce séjour,
Et tu ne veux pas les entendre.
Hélas ! loin de l’objet qui cause ma langueur
Tu me laisses gémir sous les fers d’un barbare,
Et tu permets qu’il me sépare
D’un amant qui faisait mon unique bonheur.
Tyran d’un cœur &c.
Pircaride sous les traits d'Ismé[ni]de, paraît sur un char de feu un poignard à la main.
Que vois-je ? quel objet se présente à mes yeux ?
Juste ciel ! quel couroux l’anime.
Pircaride sort du char.

SCÈNE II

Pircaride, Isménide.
Pircaride
Pour immoler une victime
Le désespoir me conduit dans ces lieux,
Tu me vois sous ta propre image ;
Mais c’est pour mieux servir ma rage.
Isménide
Qu’entends-je ?
Pircaride
Qu’entends-je ?À mes transports jaloux
Reconnais ta rivale.
Pour adoucir ma peine sans égale,
C’est sur toi que je vais faire tomber mes coups.
Isménide
Barbare, achève ta vengeance,
Hâte-toi de frapper mon cœur ;
Ne respecte dans ta fureur,
Ni mes pleurs, ni mon innocence.
Unique objet de mes désirs
Cher Idas, toi pour qui j’aurais aimé la vie,
Reçois avec mon sang, lorsqu’elle m’est ravie,
Mes adieux, mon amour, & mes derniers soupirs.
Pircaride à part.
Elle aime un autre amant !
à Isménide.
Elle aime un autre amant !Parle, explique tes larmes.
Isménide
Je touchais au sort le plus doux,
Un tendre amant devenait mon époux,
Lorsqu’un barbare en vint troubler les charmes ;
Il m’enlève, malgré l’effort de mon amant :
Votre haine à ce prix, est-elle légitime ?
Pircaride
Non, je ne te hais plus.
Isménide
Non, je ne te hais plus.Terminez mon tourment,
Que la même fureur contre moi vous anime.
Pircaride
Impitoyable amour, n’exige rien de moi,
Si pour me faire aimer il faut commettre un crime ;
Et ne serais-je pas moi-même la victime
D’un ingrat que je veux ramener sous ma loi !
C’en est fait, la pitié triomphe de la haine,
Moi-même à vos malheurs je donne des soupirs ;
C’est trop vous paraître inhumaine,
Je vais servir mes feux, en servant vos désirs.
Isménide
Par quel charme ai-je pu calmer votre colère ?
Pircaride
Ne craignez rien, je vais vous rendre à votre amant,
Et s’il se peut, par mon déguisement,
Tromper toujours l’ingrat qui sait me plaire.
Vous qui m’obéissez, paraissez à mes yeux,
Venez signaler ma puissance ;
Ramenez cet objet dans les aimables lieux,
Où l’amour doit bientôt couronner sa constance ;
Partez, volez, servez ses désirs amoureux.
Isménide est enlevée par des génies.

SCÈNE III

Pircaride, sous les traits d’Isménide.
Pircaride
Elle part, & mon cœur n’est point exempt d’alarmes !
C’est sous ses traits qu’amour vient flatter mon ardeur ;
Quelle honte ! mes yeux, pour toucher mon vainqueur
Vous avez besoin d’autres charmes !
C’est en vain que l’amour veut rassurer mon cœur,
Je ne saurais calmer l’ennui qui me dévore ;
Je vais m’offrir aux yeux de l’amant que j’adore,
J’entendrai des soupirs pour un autre que moi !
Il m’exprimera sa tendresse,
Tandis qu’il me manque de foi ;
Ô dieux ! il vient, cachons ma honte & ma faiblesse.

SCÈNE IV

Numapire, Pircaride, sous les traits d’Isménide.
Numapire
Je sens, en vous voyant accroître mon ardeur,
Mille feux dévorent mon âme ;
Vous avez par vos yeux allumé plus de flamme
Que n’en saurait allumer ma fureur.
Eh bien, cruelle que vous êtes,
N’aurez-vous point pitié des maux que vous me faites ?
Pircaride
Non, rien n’égale ceux que tu me fais souffrir :
Sous ce fatal amour tu sais cacher ta haine,
Hélas ! si tu m’aimais, tu finirais ma peine,
Mais tu veux me laisser mourir.
Numapire
Dieux ! pouvez-vous me faire un si sanglant outrage !
Douter de mon amour, lorsque je meurs pour vous ;
Qui pourrait me porter de plus sensibles coups ?
Mes soupirs, mes transports, ma langueur & ma rage,
Si vous ne les croyez, quel témoin croirez-vous ?
Pircaride
Aime un cœur qui t’adore, & fuis une inhumaine,
Fais ton bonheur d’être constant ;
Dois-je compter sur un amant
Qui brise une si belle chaîne.
Numapire
Non, je ne l’aimerai jamais,
Tout vous en donne l’assurance ;
Pour être sur de ma constance,
Il fallait avoir vos attrait.
Pircaride
D’une amante outragée évitez la vangeance.
Numapire
Pour défendre vos jours j’aurai plus de puissance ;
Je vous aime, Isménide, autant que je la hais.
Pircaride à part.
Le perfide ! aimez-moi s’il se peut davantage,
Pour partager les maux de mon triste esclavage.
Hélas !
Numapire
Hélas !Vous soupirez, vos yeux versent des pleurs,
Ah ! si pour moi, l’amour faisait couler ces larmes !
Pircaride
C’est lui qui cause mes alarmes.
Je n’ai pu resister à ses attraits vainqueurs,
Il triomphe, & toujours sous de feintes rigueurs,
J’ai voulu cacher ma tendresse,
C’est assez déguiser… c’est pour vous qu’il me blesse…
Numapire
Que mon sort est heureux !
Je suis au comble de mes vœux.
Numapire
Vous, que ma voix appelle,
Venez, par vos transports me marquer votre zèle,
De ces climats brûlants où s’étend mon pouvoir,
Accourez, venez tous célébrer votre reine ;
Que vos yeux enchantés du plaisir de la voir,
Applaudissent au choix que je fais de sa chaîne.

SCÈNE V

Numapire, Pircaride, troupe de salamandres sous la forme de divers peuples d’Afrique.
Chœur
Chantons, célébrons notre reine,
Portons nos voix jusques aux cieux,
Le bonheur d’un amant qui peut porter sa chaîne,
Égale le bonheur des dieux.
Une Africaine à Pircaride.
L’amour a besoin de vos charmes
Pour se rendre victorieux,
Il triomphe plus par vos yeux
Qu’il ne triomphe par ses armes.
Lorsque vous soumettez un cœur
L’amour est fier de sa victoire,
Il ne compte pour rien sa gloire,
Quand lui seul en est le vainqueur.
L’amour a besoin, &c.
On danse.
Pircaride à sa suite
Finissez ces concerts, votre hommage m’offense.
Numapire
Qu’entends-je, ô ciel !
Pircaride
Qu’entends-je, ô ciel !Reconnais-moi :
En éloignant l’objet dont tu suivais la loi,
Sous ses traits empruntés j’ai rempli ma vengeance.
Numapire
Isménide, grands dieux !
Pircaride
Isménide, grands dieux !Tu ne la verras plus.
Auprès de ton rival qu’elle aime,
Elle goûte un bonheur extrême,
Et laisse à ton amour des regrets superflus.
Numapire
Suivons la fureur qui me guide,
Allons punir & l’amante & l’amant ;
Ah ! que ne puis-je aussi, perfide,
T’immoler à ma rage en cet affreux moment.
Pircaride sur un char de feu
Ici je brave ta vengeance,
Mon pouvoir égale le tien ;
Je vais de ces amants serrer le doux lien,
Et c’est moi qui prend leur défense.
Numapire
La perfide triomphe, & malgré moi je sens
Les amoureux transports de la plus vive flamme ;
Elle protège ces amants !
Où suis-je ? quelle horreur s’empare de mon âme !
Je ne puis me venger, que je suis malheureux !
Du moins, si je ne puis exercer ma vangeance,
Détruisons ce palais, témoin de mon offense ;
Que ne puis-je périr pour éteindre mes feux.
À sa suite.
Servez les transports de ma rage,
Ravagez ce séjour, qu’il perde ses attraits ;
Que le feu dévorant le consume à jamais,
Et qu’il n’offre aux regards qu’une effrayante image.
Chœur
Servons les transports de sa rage,
Ravageons se séjour, qu’il perde ses attraits ;
Que le feu dévorant le consume à jamais,
Et qu’il n’offre aux regards qu’une effrayante image.
Le palais est détruit par le feu.
FIN DE LA TROISIÈME ENTRÉE
 

QUATRIÈME ENTRÉE

Les Sylphes, ou l’amour léger.

Le Théatre représente un lieu préparé pour y donner une fête galante.

SCÈNE PREMIÈRE

Un Sylphe.
Un Sylphe
Le ciel a fixé mon empire
Entre les cieux & les mers,
Je règne en souverain dans l’espace des airs,
Mais l’unique bien où j’aspire
C’est de charmer l’objet dont je porte les fers.
Ces lieux sont ornés pour lui plaire
Amour, seconde mes désirs ;
Si cet objet charmant demande un cœur sincère,
Fixe mes vœux, fais durer mes plaisirs.

SCÈNE II

Un Sylphe, une Sylphide.
Le Sylphe
Ne dissimulez point, votre cœur est volage,
Vous ne vivez plus sous ma loi.
La Sylphide
Lorsque vous me manquez de foi,
Vous offenseriez-vous quand mon cœur se dégage ?
Le Sylphe
Non, je ne croyais pas que dans le même jour
Qu’un aimable nœud nous engage,
Qu’en m’apprenant à connaître l’amour,
Vous m’apprendriez à devenir volage.
La Sylphide
Vous devez rendre grâce à ma légèreté,
Est-il un plus grand avantage ?
Des douceurs de l’amour vous savez faire usage
En conservant la liberté.
Le Sylphe
L’amour brille de moins de charmes,
Vous savez toucher tous les cœur ;
Sous vos lois il n’est point d’alarmes,
On ne goûte que des douceurs.
Vous désarmez le plus rebèle,
Il est contraint à s’enflammer,
Si vous n’étiez point infidèle
On voudrait toujours vous aimer.
La Sylphide
Un amant tel que vous enchante,
Vous aimez sans être jaloux :
Vous n’exigez point d’une amante,
De ne soupirer que pour vous.
Vous êtes dans votre tendresse
Complaisant, sincère & discret ;
Si mon cœur a de la faiblesse,
Vous savez garder le secret.
Le Sylphe
Je sens que mon amour aurait été fidèle,
Si le votre eut été constant.
La Sylphide
Sans le plaisir d’une flamme nouvelle,
J’aimerais encor mon amant.
Ensemble
Lance tes traits, remporte la victoire,
Amour, triomphe de mon cœur ;
Non, tu n’as jamais tant de gloire
Que dans une inconstante ardeur.
La Sylphide
Je vois ma nouvelle conquête.
Le Sylphe
La mienne doit se rendre au milieu de la fête.
Ensemble
Allons préparer des jeux
Dignes de nos soins amoureux.

SCÈNE III

Florise déguisée en cavalier, un masque à la main.
Florise
C’est ici que l’amour va m’offrir des hommages,
Qui vont faire briller le pouvoir de ses traits ;
Sous ce déguisement redoublent mes attraits,
Je vais tromper des cœurs volages.
Amour, sous tes aimables lois,
Tu soumets à jamais mon âme ;
Permets que pour ta gloire & l’honneur de mon choix,
Je puisse feindre une amoureuse flamme.

SCÈNE IV

Florise, la Sylphide.
Florise
Belle Nymphe, à l’éclat dont brillent vos beaux yeux,
Que de cœurs vont rendre les armes !
Non, non, du dieux d’amour les traits victorieux,
Sont moins à craindre que vos charmes.
La Sylphide
D’une foule d’amants qui vole sur mes pas
Je ne crains point le langage ;
Il est un amant dont l’hommage
Aurait pour moi des appas.
Florise
Et quel est cet amant ? ah ! que je porte envie
Au sort dont vous flatter son cœur ;
Le plus doux instant de ma vie,
Serait marqué par ce bonheur.
La Sylphide
La langueur des amants sans cesse me fait rire :
Ils m’adressent leurs vœux, je folâtre toujours ;
Quand je suis près de vous, je sens que je soupire,
Que me demandent les amours ?
Florise
Ah ! c’en est trop Nymphe charmante,
Un aveu si flatteur paie assez mes soupirs.
La Sylphide
Que notre tendresse s’augmente
Par l’espoir de mille plaisirs.
Ensemble
Formons une chaîne si belle
Au milieu des ris & des jeux :
Vole amour, viens nous rendre heureux,
C’est la constance qui t’appelle.

SCÈNE V

Le Sylphe, la Sylphide, Florise, troupes de Sylphes & de Sylphides, sous divers déguisements.
Chœur
Chantons, ne songeons qu’aux plaisirs,
Profitons de l’âge des grâces,
Pour mieux répondre à nos désirs,
Les amours volent sur nos traces.
On danse.
Le Sylphe à sa suite.
Ce lieu va recevoir la beauté qui m’engage,
Vous, qui sous d’aimables déguisements
Venez lui rendre votre hommage,
Formez des jeux & des concerts charmants.
Que de son nom ce séjour retentisse,
Applaudissez à mon ardeur ;
Qu’à mes transports votre zèle s’unisse,
Ne songeons qu’à touchez son cœur.
On danse.
Le Sylphe
Vous ne paraissez point cher objet que j’adore,
Quelque rival jaloux retiendrait-il vos pas ?
Sans vous, ce beau séjour est pour moi sans appas.
Venez calmer le feu qui me dévore.
Florise masquée.
Et quelle est la beauté qui cause vos soupirs ?
Le Sylphe
Je l’ai vue un moment, moment trop redoutable
Pour la perte d’un cœur qu’amusaient les plaisirs !
Sans fixer mon amour, les plus tendres désir
Semblaient me rendre heureux près d’un objet aimable.
Mais, hélas ! depuis cet instant
Les soins m’accompagnent sans cesse,
Et j’éprouve dans ma tendresse,
Que mon plaisir est mon tourment.
Florise cause mon martyre.
Florise
Je la connais. Cette jeune beauté
N’aime pas un cœur qui soupire ;
L’amant qui folâtre l’attire,
Et l’amant qui se plaint est toujours rebuté.
Le Sylphe
Je sais accommoder ma chaîne
Aux caprices d’un cœur dont je suis enchanté ;
Et pour vaincre sa cruauté,
Je ne compte pour rien la peine.
Florise
Elle aime un cœur constant ;
Quelque fois un volage
Pour le plaisir du changement :
Pour vous faire à son badinage,
Êtes-vous l’un & l’autre amant ?
Le Sylphe
L’inconstance est mon partage,
Je ne suis constant qu’à regret ;
Mais pour charmez un bel objet,
La constance est mon tendre hommage.
Florise
Vous êtes ce qu’il faut pour plaire à ses beaux yeux,
Mais de son cœur elle n’est plus maîtresse ;
Et son amant est dans ces lieux.
Le Sylphe
Ah ! de quel coup mortel frappez-vous ma tendresse !
Florise, se démasquant, & parlant à un masque du bal.
Dorante approchez-vous, digne objet de mes vœux,
Florise veut vous rendre heureux.
Le Sylphe et la Sylphide
Ô ciel !
Florise
Ô ciel !Je vous ai trompé l’un & l’autre,
Mais c’est pour mieux serrer vos nœuds ;
Aimez, que votre amour puisse imiter le nôtre,
Jamais rien n’éteindra vos feux.
Le Sylphe et la Sylphide
Suivons cet exemple sans peine,
Aimons pour ne jamais changer ;
Le plaisir de se dégager
Ne vaut pas le plaisir de reprendre sa chaîne.
Florise
Triomphe, fais voler tes traits,
Tendre amour, règne dans nos fêtes ;
Fais ta gloire de nos défaites,
Mais laisse-nous aimer en paix.
On danse.
Chœur
Chantons, ne songeons qu’aux plaisirs,
Profitons de l’âge des Grâces :
Pour mieux répondre à nos désirs,
Les amours volent sur nos traces.
FIN