ZÉMIDE
ACTEURS CHANTANTS
L’Amour
Zémide, reine de Scyros.
Phasis, amant de Zémide.
Peuples de Scyros
La scène est dans l’île de Scyros.
Le théâtre représente les bords de la mer ; ils sont environnés de rochers :
on voit, sur l’un des côtés, la façade du palais des rois de Scyros.
SCÈNE PREMIÈRE
L’Amour, seul.
L’Amour
Séjour fatal, où règne une beauté rebelle,
Bords affreux de Scyros, mais moins sauvages qu’elle,
Je viens dompter enfin sa superbe rigueur.
Quoi, Zémide, faible mortelle,
Des dieux braverait le vainqueur !
Non, non ; d’une Égide nouvelle
En vain Pallas arma cette reine cruelle,
L’Amour saura trouver la route de son cœur.
Phasis vient ; que je plains un amant si fidèle !
Hâtons-nous de le secourir.
SCÈNE II
L’Amour, Phasis.
L’Amour
Phasis, suspends tes pleurs ; l’Amour vient les tarir.
Phasis
Que vois-je ? ô ciel ! l’Amour, est-il possible,
L’Amour me prête son appui ?
L’Amour
Pourrait-il n’être pas sensible
Aux maux que tu souffres pour lui ?
Phasis
Ô bienfait ! ô jour favorable !
Mais que obstacle, hélas ! rappelle mes regrets ?
Vous ne pouvez percer l’Égide impénétrable
Que Zémide oppose à vos traits.
L’Amour
En vain la haine, ou le caprice
Voudraient me disputer un cœur ;
Je deviens enfin son vainqueur
Par la force, ou par l’artifice.
Phasis
Quoi, vainqueur de Zémide ! et pour combler mes vœux !
Quel espoir enchanteur ! quelle serait ma gloire !
Pardonne, Amour ! non, je n’ose le croire,
Non ; Phasis est trop malheureux.
L’Amour
Cessez de m’offenser par un doute timide ;
Ne suis-je plus des cœurs l’arbitre souverain ?
Éloignez-vous, prince ; je vois Zémide.
Phasis en s’en allant.
Hélas ! devrais-je encor trembler sur mon destin,
Quand l’Amour lui-même est mon guide ?
Il regarde du côté par lequel Zémide vient.
Dieux ! la barbare a son Égide.
SCÈNE III
L’Amour, seul.
L’Amour
Auprès de ces rochers, où se brisent les flots ;
Feignons de nous livrer aux douceurs du repos.
L’Amour se couche entre des rochers, qui se couvrent de fleurs.
SCÈNE IV
L’Amour, qui feint de dormir, Zémide, armée d’une Égide,
peuples de Scyros.
Zémide
Chantez, chantez les charmes
De la liberté.
Le chœur
Chantons, chantons les charmes
De la liberté.
Zémide
Le plaisir, sans alarmes,
C’est la volupté.
Le chœur
Chantons, chantons les charmes
De la liberté.
On danse.
Zémide
Un calme heureux, les dons de Flore
De la riante Aurore
Embellissent le cours :
Tels sont les jours
Sans amours.
Le soleil vole, éclate, et sa flamme dévore
Les couleurs qui venaient d’éclore :
Tels sont les jours
Qu’entraînent les amours.
Le chœur
Chantons, chantons les charmes
De la liberté.
Zémide
Mais que vois-je ? échappé sans doute du naufrage,
Un enfant dort sur le rivage :
Qu’il y trouve les soins qu’on doit aux malheureux.
Eh quoi ? dans ces arides lieux
Les plus brillantes fleurs lui prêtent leur ombrage !
De leur éclat naissant ses charmes sont l’image !…
Des ailes, un carquois, un arc frappent mes yeux !
Ciel ! c’est notre ennemi, c’est l’Amour, c’est lui-même :
Fuyons, fuyons tous.
Le chœur
Fuyons, fuyons tous.
Zémide
Le fuir ? quand le sommeil, par un bienfait suprême,
Le livre à mon courroux !
À demi voix.
Approchons, enlevons ses armes ;
Enchaînons l’Amour :
Que le barbare, à son tour,
Éprouve des alarmes.
Le chœur
Approchons, enlevons ses armes,
Enchaînons l’Amour :
Que le barbare, à son tour,
Éprouve des alarmes.
Après avoir désarmé et enchaîné l’Amour.
Triomphe ! victoire !
Zémide tient aux fers
Le tyran de l’univers :
Triomphe ! victoire !
Célébrons sa gloire.
L’Amour
Où suis-je ? quels sont ces liens ?
Zémide, eh quoi, mes traits, mon carquois dans tes mains !
Reine barbare, si ton âme
Se refuse aux plus tendres vœux,
Ah ! laisse-moi du moins secourir par mes feux
Tout l’univers, qui les réclame.
Zémide
Quel orgueil ! l’univers à ton empire affreux
Doit ses crimes et son supplice ;
Je ne serai pas ta complice.
Tu venais surprendre mon cœur ;
Mais Pallas veille à mon bonheur :
Elle attend que je te punisse.
L’Amour
Que la pitié vous attendrisse !
Zémide
La pitié ! ta fureur ne la connut jamais.
Que ne puis-je égaler ta peine à tes forfaits !
L’Amour
J’anime, j’embellis, j’enchante la nature :
Ces doux frémissements de l’onde et des zéphirs,
Ces ramages, ces fleurs, cette clarté plus pure,
Tout annonce déjà l’Amour et ses plaisirs.
Zémide
Perfide ! je connais ton art et son langage.
Tu ne pares de fleurs tes traits les plus cruels,
Que pour nous trahir davantage.
L’Amour
Rompez, rompez mon esclavage !
Si vous reversez mes autels,
Le malheur des mortels
Deviendra votre ouvrage.
Zémide
Gémis, gémis dans l’esclavage !
Si je renverse tes autels,
Le bonheur des mortels
Deviendra mon ouvrage.
Zémide apercevant Phasis
Quoi, Phasis !… mon triomphe en deviendra plus doux.
Il troublerait vos jeux, peuples : éloignez-vous.
Les peuples se retirent.
SCÈNE V
L’Amour enchaîné, Zémide, Phasis.
Phasis
Reine, contre l’Amour quel transport vous anime ?
Il répandit sur vous ses plus chères faveurs :
Moi seul, hélas ! moi seul j’éprouve ses rigueurs ;
Vous êtes son ouvrage, et je suis sa victime.
Zémide
J’asservis sa fureur, j’abaisse sa fierté,
Sa chaîne à l’univers rendra la liberté.
Phasis
Par quelle erreur, ô ciel ! vous laissez-vous séduire ?
Vous servez le pouvoir que vous voulez détruire.
L’Amour a prévenu vos desseins odieux :
Les traits qui partent de vos yeux
Étendront, malgré vous, sa gloire et son empire.
Zémide
Ce language flatteur est dicté par l’espoir.
Dans mes regards enfin, prince, vous devez lire
Et mes lois, et votre devoir.
Phasis
Dieux, quel devoir !
L’Amour
Dieux, quel devoir !Eh quoi, par d’éternelles larmes
Devra-t-il expier ses feux ?
N’aurais-je formé tant de charmes,
Que pour punir les cœurs qui s’enflamment pour eux ?
Zémide
Me reproches-tu ses alarmes ?
Qu’il accuse un tyran, de notre paix jaloux.
L’Amour
Je suis ce dieu qui fait brûler pour vous
Un cœur tendre, soumis, et chéri de la gloire.
Ah, vous adoreriez mes nœuds et ma victoire
Sans ce présent fatal, sans cette Égide, hélas !
Dont nous arma la sévère Pallas.
Zémide
L’Amour est dans mes fers, je la quitte sans crainte.
Elle jette son Égide. L’Amour brise sa chaîne, s’élance, et frappe
Zémide d’un trait qu’il avait caché.
L’Amour
L’Amour, l’Amour est ton vainqueur.
Zémide et Phasis
Ciel !
L’Amour
Ciel !Le succès suit ma feinte !
Je te gardais le trait qui te perce le cœur.
Zémide
De mon imprudence
Ô juste châtiment !
Phasis
Qu’il devienne ma récompense !
Belle Zémide, enfin couronnez votre amant.
Zémide
Quel trouble me saisit ! Je tremble, je soupire :
Amour… Phasis…
Phasis en se jettant aux genoux de Zémide
Amour… Phasis…Phasis expire,
Si vous ne recevez et son cœur et sa foi.
Zémide
Du penchant qui m’entraîne, eh, comment me défendre ?
Amour, si tu pouvais me forcer à me rendre,
Phasis pouvait, lui seul, me faire aimer ta loi.
Phasis
Aveu charmant, que je n’osais attendre !
Mais, Zémide, quel cœur, ah quel cœur assez tendre
Pourrait sentir son bonheur comme moi ?
Zémide et Phasis
Reçois nos vœux, dieu que j’adore.
Reprends tes feux, reprends ces traits ;
Et, pour redoubler tes bienfaits,
Enflamme, s’il se peut, encore
Deux cœurs, enchaînés à jamais.
L’Amour
Que tout change, à ma voix, dans ce désert sauvage ;
Que tous les cœurs y respirent mes feux.
Disparaissez, rochers affreux ;
Gazon, feuillage, fleurs courronnez ce rivage ;
De la nature, ici, présentez-moi l’hommage.
Le théâtre change, et représente des jardins agréables.
SCÈNE DERNIÈRE
L’Amour, Zémide, Phasis, peuples de Scyros.
Zémide
Que le dieu des plaisirs règne dans ce séjour :
Volez, peuples, volez au devant de sa flamme :
Que tout chante, que tout réclame
La chaîne du charmant Amour.
Le chœur
Que le dieux des plaisirs règne dans ce séjour :
Volons, volons, etc.
On danse.
L’Amour
La rose nouvelle
Sous l’épine cruelle
Se défend en vain ;
Le plaisir appelle
Le papillon badin ;
Il vole autour d’elle,
Surprend la rebelle,
Et triomphe enfin.
On danse.
Zémide
Règne, daigne encore
Tendre Amour, serrer nos nœuds :
Tout adore,
Tout implore
Le plaisir qui suit tes feux.
Le chœur
Règne, daigne etc.
Zémide
Quitte ici, quitte tes ailes,
Ce présage des regrets ;
Ou ne te sers enfin plus d’elles
Que pour couvrir nos secrets.
Le chœur
Règne, daigne etc.
Zémide
Dieu des âmes,
Que tes flammes
Nous enchantent à jamais !
Soins, alarmes,
Plaintes, larmes,
Tout s’embellit de tes attraits :
Ah ! fais triompher des armes
Dont les coups sont des bienfaits.
Le chœur
Règne, daigne etc.
On danse.
[La partition s’arrête ici.]
L’Amour
Ma gloire toujours se partage,
Je n’enchaîne les cœurs que pour les rendre heureux :
Leurs lois sont des plaisirs, leurs hommages, des jeux ;
Ils règnent avec moi dans leur tendre esclavage.
On danse.
Fin de l’entrée.