ROLAND
ACTEURS DU PROLOGUE
Démogorgon, roi des fées, et le premier des génies de la terre.
Troupe de fées.
Troupe de génies de la terre.
PROLOGUE
Le théâtre représente le palais de Démogorgon.
Démogorgon est sur son trône, accompagné d’une troupe de génies,
et d’une troupe de fées.
0-1 Ouverture
0-2 Air
Démogorgon
Le ciel qui m’a fait votre roi,
Dans votre destin m’intéresse.
Je vous assemble ici pour calmer votre effroi ;
Il est temps que les jeux chassent votre tristesse.
La paix fuyait au bruit des terribles combats,
Mais la voix du vainqueur la rappelle ici-bas.
La guerre impitoyable, et ses fureurs affreuses,
Ne ravageront point vos retraites heureuses.
Tout cède au plus grand des héros,
En vain l’envie et la rage s’assemblent,
Il ne punit ses ennemis qui tremblent,
Qu’en les condamnant au repos.
0-3 Duo et chœur
Démogorgon, la principale fée, et les chœurs des génies et des fées
On n’entend plus le bruit des armes.
Doux plaisirs, reprenez vos charmes.
Jeux innocents, venez vous rassembler.
Rien ne vous peut troubler.
0-4 Premier Entrée, chœur
Les fées témoignent leur joie en dansant et en chantant.
Le chœur des fées
Que la guerre est effroyable !
Quel bien est plus doux que la paix ?
Peut-on trop chérir ses attraits ?
Que son règne est aimable !
Qu’il dure à jamais.
Nous n’aurons que de beaux jours.
Que de jeux vont paraître !
Que nous verrons naître
De tendres amours !
Tout rit, tout enchante.
Chantons la paix charmante,
Chantons le sort heureux
Qui va combler nos vœux.
Chantons la paix charmante,
Chantons le sort heureux
Qui va combler nos vœux.
0-5 Prélude
0-6 Récit
La principale fée
Au milieu d’une paix profonde,
Offrons des jeux nouveaux au héros glorieux
Qui prend soin du bonheur du monde.
Allons nous transformer pour paraître à ses yeux.
0-7 Air
Démogorgon
Du célèbre Roland renouvelons l’histoire.
La France lui donna le jour.
Montrons les erreurs où l’amour
Peut engager un cœur qui néglige la gloire.
0-8 Duo et chœur
Démogorgon et la principale fée
Allons faire entendre nos voix
Sur les bords heureux de la Seine,
Allons faire entendre nos voix
Au vainqueur dont tout suit les lois.
Démogorgon
Il avait mis aux fers la discorde inhumaine ;
En vain elle a rompu sa chaîne,
Il l’enchaîne encore une fois.
Démogorgon, la principale fée, et les chœurs
Allons faire entendre nos voix
Sur les bords heureux de la Seine,
Allons faire entendre nos voix
Au vainqueur dont tout suit les lois.
0-9 Seconde entrée
Les génies et les fées font un essai des danses et des chansons
qu’ils veulent préparer.
0-10 Gavotte, chœur
Une fée chante, et les chœurs des génies et des fées lui répondent.
C’est l’amour qui nous menace ;
Que de cœurs sont en danger !
Quelques maux que l’amour fasse,
On ne peut s’en dégager.
Il revient quand on le chasse,
Il se plaît à se venger.
C’est l’amour qui nous menace ;
Que de cœurs sont en danger !
0-11 Duo, chœur
Démogorgon, la principale fée, et les chœurs des génies et des fées,
chantent ensemble.
Le vainqueur a contraint la guerre
D’éteindre son flambeau.
Il rend le repos à la terre,
Quel triomphe est plus beau !
0-12 Entr’acte
Fin du prologue.
ACTEURS DE LA TRAGÉDIE
Angélique, reine de Cathay.
Témire, confidente d’Angélique.
Suivantes d’Angélique.
Suivants d’Angélique.
Médor, suivant d’un des rois africains.
Ziliante, Prince des îles orientales.
Troupe d’insulaires de la suite de Ziliante.
Roland, neveu de Charlemagne, et le plus renommé des paladins.
Troupe d’amours.
Troupe de sirènes.
Troupe de dieux des fleuves.
Troupe de sylvains.
Troupe d’amants enchantés, et d’amantes enchantées.
Troupe de peuples de Cathay, sujets d’Angélique.
Astolfe, ami de Roland.
Coridon, berger, amant de Bélise.
Bélise, amante de Coridon.
Tersandre, berger, père de Bélise.
Troupe de bergers.
Troupe de bergères.
Logistille, l’une des plus puissantes fées, et celle qui a la sagesse en partage.
Troupe des fées de la suite de Logistille.
Troupe d’ombres d’anciens héros.
La Gloire.
Suite de la Gloire.
La Terreur.
La Renommée.
ACTE PREMIER
Le théâtre représente un hameau.
SCÈNE PREMIÈRE
Angélique.
1-1 Air
Angélique
Ah ! que mon cœur est agité !
L’Amour y combat la Fierté,
Je ne sais qui des deux l’emporte ;
Quelquefois la Fierté demeure la plus forte,
Quelquefois l’Amour est vainqueur ;
De moment en moment une guerre mortelle
Dans mon âme se renouvelle.
Quel trouble ! hélas ! quelle rigueur !
Funeste Amour, Fierté cruelle,
Ne cesserez-vous point de déchirer mon cœur ?
SCÈNE SECONDE
Angélique, Témire.
1-2 Prélude
1-3 Récit
Témire
Vous avez peu d’impatience
De voir le riche don qu’on va vous présenter.
C’est un prix que Roland vous a fait apporter
Des rivages lointains où le jour prend naissance.
Pour vous par mille exploits il a su l’acheter,
Serez-vous sans reconnaissance ?
Faut-il que tant d’amour ne puisse mériter
Qu’une éternelle indifférence ?
Angélique
L’invincible Roland n’a que trop fait pour moi,
Fais-moi ressouvenir de ce que je lui dois.
Témire
Pourriez-vous oublier l’ardeur dont il vous aime ?
Angélique
Je songe, autant que je le puis,
À sa rare valeur, à son amour extrême :
Mais malgré tous mes soins dans le trouble où je suis
Je crains de m’oublier moi-même.
Je crains que ma fierté ne succombe en ce jour.
Témire
Aimez Roland à votre tour,
Il n’est point de climats où sa gloire ne vole.
Du moins, la Fierté se console
Quand la Gloire l’oblige à céder à l’Amour.
Roland renverse tout par l’effort de ses armes
Son bras sait affermir un trône chancelant…
Angélique
Hélas ! hélas ! que Médor a de charmes !
Ah ! que n’a-t-il la gloire de Roland !
Témire
Médor !
Angélique
Médor !Ma faiblesse t’étonne.
Ne me déguise rien, parle, je te l’ordonne,
Représente à mon cœur la honte de son choix.
Témire
Médor d’un sang obscur a reçu la lumière.
Pourrait-il être aimé d’une reine si fière ?
D’une reine qui sous ses lois
Ne voit qu’avec mépris les héros et les rois ?
Angélique
Mon cœur était tranquille, et croyait toujours l’être,
Quand je trouvais Médor, blessé, près de mourir :
La pitié dans ce lieu champêtre
M’arrêta pour le secourir.
Le prix de mon secours est le mal que j’endure ;
La pitié pour Médor a su trop m’attendrir.
Ma funeste langueur s’augmentait à mesure
Qu’il guérissait de sa blessure,
Et je suis en danger de ne jamais guérir.
Témire
Éloignez de vos yeux ce qui peut trop vous plaire.
Angélique
Ma gloire le demande, il faut la satisfaire :
Il faut bannir Médor… bannir Médor ? hélas !
C’est me condamner au trépas.
Il n’importe, il le faut, qu’il parte, qu’il me quitte.
Elle aperçoit Médor.
Il rêve, il tourne ici ses pas.
Que je suis interdite !
Ne m’abandonne pas.
Angélique et Témire se retirent.
SCÈNE TROISIÈME
Médor.
1-4 Air
Médor
Ah ! quel tourment
De garder en aimant
Un éternel silence !
Ah quel tourment
D’aimer sans espérance !
J’aime une reine, hélas ! par quel enchantement
Ai-je oublié son rang et ma naissance,
Et combien entre nous le sort met de distance ?
Malheureux que je suis, j’aime un objet charmant
Que tant de rois ont aimé vainement !
Je dois cacher un amour qui l’offence ;
Il faut me faire à tout moment
Une cruelle violence.
Ah ! quel tourment
De garder en aimant
Un éternel silence !
Ah quel tourment
D’aimer sans espérance !
SCÈNE QUATRIÈME
Médor, Angélique, Témire.
1-5 Récit
Médor
De la part de Roland, on vient jusqu’en ces lieux
Vous offrir un don précieux.
Il vous aime, il vous sert, son amour peut paraître,
Et tout absent qu’il est, il vous le fait connaître :
Ses travaux quels qu’ils soient sont trop récompensés,
Ô trop heureux Roland !
Angélique
Roland sera peut-être
Moins heureux que vous ne pensez.
Plus son amour éclate, et plus il m’importune,
J’ai honte de lui trop devoir.
Non, n’enviez point sa fortune.
Médor
Il est vrai qu’il n’a pas le plaisir de vous voir.
Angélique
Je le fuis, et sans lui désormais je n’aspire
Qu’à retourner dans mon empire.
Enfin, Médor, enfin, je veux savoir
Si j’ai sur vous un absolu pouvoir.
Médor
Vous êtes de mon sort maîtresse souveraine.
Je servais un grand roi, j’avais suivi ses pas
Des rivages du Nyl jusqu’aux bords de la Seine.
Il est mort en cherchant la gloire et les combats ;
Sans vous j’allais le suivre au-delà du trépas.
Vous servir est ma seule envie,
J’en fait mon espoir le plus doux ;
Vous m’avez conservé la vie,
Heureux si je la perds pour vous !
Angélique
Médor, vous avez lieu de croire
Que je m’intéresse en vos jours :
J’en ai pris soin, le ciel a béni mon secours,
À la fin il est temps d’avoir soin de ma gloire.
Par pitié, près de vous, j’ai voulu demeurer,
Tandis que mon secours vous était nécessaire :
Ma pitié n’a plus rien à faire,
Il est temps de nous séparer.
Partez Médor.
Médor
Partez Médor.Ô ciel !
Angélique
Partez Médor. Ô ciel !Partez sans différer.
Médor
Hélas ! ai-je pu vous déplaire ?
Angélique
Non, non, je n’ai point de colère…
Laissons des discours superflus.
Partez.
Médor
Partez.Je ne vous verrai plus !
Angélique
Choisissez où vous voulez vivre,
Je prendrai soin de votre sort.
Médor
Vous me défendez de vous suivre,
Je ne veux chercher que la mort.
Angélique
Vivez, conservez mon ouvrage,
Songez que c’est me faire outrage
De voir vos jours avec mépris,
Après le soin que j’en ai pris.
Médor
Vous voulez que je vive, et votre arrêt me chasse,
Mes jours à vous servir ne sont pas réservés.
Eh que voulez-vous que je fasse
De ces jours malheureux que vous m’avez sauvés ?
Angélique
Puissiez-vous loin de moi jouir d’un sort paisible.
Médor
Loin de vous ! ciel ! est-il possible ?
Ah ! fallait-il me secourir ?
Que ne me laissiez-vous mourir ?
Angélique
Terminons des regrets qui pourraient trop s’étendre :
Ne me dites plus rien, je ne veux rien entendre.
Il est temps de nous séparer ;
Partez Médor.
Médor
Partez Médor.Ô ciel !
Angélique
Partez Médor. Ô ciel !Partez sans différer.
SCÈNE CINQUIÈME
Angélique, Témire.
1-6 Air
Angélique
Je ne verrai plus ce que j’aime.
Conçois-tu bien l’effort extrême
Que pour bannir Médor je me fais aujourd’hui ?
Il part désespéré, tu vois où je l’expose :
Il va mourir, j’en suis la cause,
Je mourrai bientôt après lui.
Non, un trop tendre amour dans ses jours m’intéresse.
Non, qu’il ne parte point, allons le rappeler…
Infortunée ! où veux-je aller ?
Je vais trahir ma gloire, et montrer ma faiblesse.
Ciel ! quel est mon malheur !
S’il faut que l’amour me surmonte,
Je dois mourir de honte ;
S’il faut l’arracher de mon cœur,
Je mourrai de douleur.
1-7 Duo, récit
Témire
Le secours de l’absence
Est un puissant secour.
C’est l’unique espérance
Des cœurs qui veulent fuir les funestes amours.
Angélique
Le secours de l’absence
Est un cruel secours.
Ah ! quelle violence
De fuir incessamment ce que charme toujours.
Témire et Angélique
Le secours de l’absence
Témire \livretVerse#6 Est un puissant secours.
Angélique \livretVerse#6 Est un cruel secours.
Angélique
Quoi ! Médor pour jamais d’avec moi se sépare !
Devais-tu m’inspirer un dessein si barbare ?
Témire, j’ai suivi tes conseils rigoureux.
Fais revenir Médor ; que rien ne te retienne,
Va, cours… mais s’il revient… n’importe, qu’il revienne…
Attends… je veux… hélas ! sais-je ce que je veux ?
Témire
Voyez ces étrangers, contraignez-vous pour eux.
Angélique
Ne puis-je en liberté soupirer et me plaindre ?
Faudra-t-il toujours me contraindre ?
Sans Médor, tout me semble affreux.
Va le voir, et du moins console un malheureux.
SCÈNE SIXIÈME
Ziliante, troupe d’insulaires orientaux.
1-8 Marche
1-9 Récit
Ziliante présentant un bracelet à Angélique
Au généreux Roland je dois ma délivrance ;
D’un charme affreux sa valeur m’a sauvé ;
Il n’a voulu de ma reconnaissance
Que ce présent qu’il vous a réservé.
Je viens, pour vous l’offrir, du rivage où l’aurore
Ouvre la barrière du jour.
Vous embrasez Roland d’un feu qui le dévore,
Mais qui peut voir la beauté qu’il adore
Voit sans étonnement l’excès de son amour.
1-10 Air, chœur
Triomphez, charmante reine,
Triomphez des plus grands cœurs.
Ce n’est qu’aux plus fameux vainqueurs
Qu’il est permis de porter votre chaîne.
Triomphez, charmante reine,
Triomphez des plus grands cœurs.
Le chœur des insulaires chante ces derniers vers dans le temps que
Ziliante présente le bracelet à Angélique, et les autres insulaires
dansent à la manière de leur pays.
Le chœur des insulaires
Triomphez, charmante reine,
Triomphez des plus grands cœurs.
Ce n’est qu’aux plus fameux vainqueurs
Qu’il est permis de porter votre chaîne.
Triomphez, charmante reine,
Triomphez des plus grands cœurs.
1-11 Air, duo
Deux insulaires
Dans nos climats
Sans chagrin on soupire,
L’amour dont nous suivons l’empire
N’a que des appas.
Fuyons les belles
Cruelles,
Craignons leur pouvoir,
Que sert-il de les voir ?
Ah ! gardons-nous d’un amour sans espoir.
Quelle peine !
Quel tourment !
D’être amant
D’une inhumaine !
Si nous devenons amoureux
Aimons pour être heureux.
Sans les amours
On s’ennuirait de vivre,
Mais nous devons cesser de suivre
Qui nous fuit toujours.
Fuyons les belles
Cruelles, etc.
1-12 Chœur
Le chœur des insulaires
Triomphez, charmante reine,
Triomphez des plus grands cœurs.
Ce n’est qu’aux plus fameux vainqueurs
Qu’il est permis de porter votre chaîne.
Triomphez, charmante reine,
Triomphez des plus grands cœurs.
1-13 Entr’acte
Fin du premier acte.
ACTE SECOND
Le théâtre change, et représente la fontaine enchantée de l’amour,
au milieu d’une forêt.
SCÈNE PREMIÈRE
Angélique, Témire, suite d’Angélique.
2-1 Ritournelle, récit, trio
Témire
Un charme dangereux dans ces bois vous attire,
Il faut en détourner vos pas.
L’amour règne en ces lieux, évitez ses appas,
Heureux qui peut fuir son empire !
Angélique
Je porte au fond du cœur mon funeste martyre.
Hélas ! où puis-je aller ? où puis-je fuir ? hélas !
Où l’amour ne me suive pas ?
Ah ! j’ai banni Médor, ma tristesse est mortelle.
Que ne le pressais-tu de me désobéïr ?
Témire
Je devais vous être fidèle.
Angélique
Pour empêcher ma mort n’osais-tu me trahir ?
Ô fidélité trop cruelle !
Le trouble de mon cœur ne peut plus se calmer,
Non, je n’espère plus de remède à mes peines.
Merlin, dans ces forêts enchanta deux fontaines
Dont l’une fait haïr, et l’autre fait aimer.
C’est la fontaine de la haine
Que je veux chercher en ce jour ;
Hélas ! que me sert-il de prendre un long détour !
Je m’égare en ces bois, et ma recherche est vaine :
Toujours un sort fatal malgré moi me ramène
À la fontaine de l’amour.
Témire
Vous devez vous guérir du mal qui vous possède,
N’ayez rien à vous reprocher.
Vous en trouverez le remède
Si vous le voulez bien chercher.
Angélique
Non, je ne cherche plus la fontaine terrible
Qui fait d’un tendre amour une haine inflexible ;
C’est un secours cruel, je n’y puis recourir.
Je haïrais Médor ! non, il n’est pas possible,
Par ce remède affreux je ne veux point guérir,
Je consens plutôt à mourir.
Témire chante avec un suivant et une suivante d’Angélique
Non, on ne peut trop plaindre
Un cœur qui se laisse enflammer :
Ah ! quel tourment d’aimer !
Que le feu d’amour est à craindre !
Qu’il est aisé de l’alumer !
Qu’il est malaisé de l’éteindre !
Non, on ne peut trop plaindre
Un cœur qui se laisse enflammer ;
Ah ! quel tourment d’aimer !
Angélique
Quelqu’un vient, c’est Roland.
Témire
Quelqu’un vient, c’est Roland.Ce guerrier invincible
Abandonne tout pour vous voir.
Angélique
Il se flatte d’un vain espoir.
Cet anneau quand je veux peut me rendre invisible.
Angélique met dans sa bouche un anneau dont la puissance magique la
rend invisible.
SCÈNE SECONDE
Roland, Angélique devenue invisible, Témire,
suite d’Angélique.
2-2 Récit, air
Roland
Belle Angélique, enfin, je vous trouve en ces lieux.
Ciel ! quel enchantement vous dérobe à mes yeux !
Angélique, charmante reine.
Mes cris font vainement retentir ces forêts.
Angélique, ingrate, inhumaine,
Quel plaisir trouvez-vous dans mes tristes regrets ?
Angélique, ingrate, inhumaine,
Quel barbare plaisir trouvez-vous dans ma peine ?
Roland parle à Témire.
Quelle cruauté ! quel mépris !
Tu sais ce que j’ai fait pour elle,
Tu connais mon amour fidèle,
Et tu vois quel en est le prix.
Quelle cruauté ! quel mépris !
Témire
Peut-on vous mépriser sans crime ?
La valeur vous a fait un mérite éclatant.
Si vous n’aviez jamais voulu que de l’estime,
Quel mortel serait plus content !
Roland
Que devient ma vertu ? ma force est inutile.
Eh ! que me sert-il aujourd’hui
D’avoir les dons du ciel qu’eut autrefois Achille ?
Je laisse mon roi sans appui.
Il n’a plus désormais que Paris pour asile ;
Les cruels africains vont triompher de lui.
Je vois le sort affreux de ma triste patrie ;
Elle est prête à tomber sous de barbares lois :
J’entends sa gémissante voix :
Mais c’est vainement qu’elle crie,
Un malheureux amour m’enchante dans ces bois.
Angélique, en vain je l’appelle ;
Elle est sans pitié la cruelle,
Eh ! pourquoi tant souffrir ! pourquoi
N’aurai-je pas pitié de moi ?
C’en est fait, et je veux que l’ingrate le sache :
C’en est fait pour jamais, mes liens sont rompus ;
Non, je ne la chercherai plus,
C’est vainement qu’elle se cache.
Non, je ne veux plus voir sa fatale beauté,
Il ne m’en a que trop coûté.
Le dépit éteint ma flamme :
Heureuse la cruauté
Qui rend la paix à mon âme !
Heureuse la cruauté
Que me rend la liberté !
Malheureux ! je me flatte, et ma colère est vaine.
Lâche ! ne puis-je rompre une honteuse chaîne ?
Que je sens de troubles secrets !
Mon cœur suit malgré moi de funestes attraits,
Je cède au charme qui m’entraîne.
Angélique, ingrate, inhumaine,
Quel plaisir trouvez-vous dans mes tristes regrets ?
Angélique, ingrate, inhumaine,
Quel barbare plaisir trouvez-vous dans ma peine ?
Angélique, voyant Roland éloigné, ôte son anneau magique de sa bouche,
et se montre à Témire.
SCÈNE TROISIÈME
Angélique, Témire.
2-3 Récit
Témire
Où dois-je aller ?… je vous revois.
Angélique
Je ne me cache pas pour toi.
Témire
Roland vous cherche en vain dans ce lieu solitaire.
Angélique
Mon cœur est engagé, Roland ne peut me plaire,
Quel espoir lui pourrais-je offrir ?
Je le fuis par pitié, je ne saurais mieux faire
Que de l’aider à se guérir.
Où peut être Médor ? le désespoir le presse.
Que ne puis-je le retrouver !
Au moins j’y veux songer sans cesse.
Témire
Votre cœur pour Roland devait se réserver…
Angélique
Parle-moi de Médor, ou laisse-moi rêver.
C’est l’amour qui prend soin lui-même
D’embellir ces aimables lieux ;
Mais je n’y vois pas ce que j’aime,
Rien n’y saurait plaire à mes yeux.
SCÈNE QUATRIÈME
Médor, Angélique, Témire.
2-4 Air, récit
Médor
Agréables retraites,
L’amour qui vous a faites
Vous destine aux amants contents.
Je trouble vos douceurs secrètes,
Mais dans mon désespoir mes plaintes indiscrètes
Ne vous troubleront pas longtemps.
Angélique
C’est Médor que je viens d’entendre !
Ciel !
Témire voulant arrêter Angélique
Ciel !Quoi, vous le verrez ?
Angélique
Ciel ! Quoi, vous le verrez ?Eh ! puis-je m’en défendre ?
C’est trop suivre un cruel devoir ;
Je retrouve Médor, l’amour veut me le rendre,
Je ne puis vivre sans le voir.
Médor
Fontaine, qui d’une eau si pure
Arrosez ces brillantes fleurs,
En vain, votre charmant murmure
Flatte le tourment que j’endure.
Rien ne peut enchanter mes mortelles douleurs.
Ce que j’aime me fuit, et je fuis tout le monde :
Pourquoi traîner plus loin ma vie et mes malheurs,
Ruisseaux, je vais mêler mon sang avec votre onde,
C’est trop peu d’y mêler mes pleurs.
Médor tire son épée pour s’en frapper et Angélique l’arrête.
Angélique
Vivez, Médor.
Médor
Vivez, Médor.Reine adorable,
Vous avez trop de soin des jours d’un misérable.
Angélique
Pourquoi courez-vous au trépas ?
Médor
C’est un supplice insupportable
De vivre et de ne vous voir pas.
Angélique
Je croyais que sur vous j’avais plus de puissance.
Médor
Hélas ! si vous pouviez savoir
Jusqu’à quel point je vous offense…
Angélique
Rien ne m’offence tant que votre désespoir.
Médor
Je vivrai, si c’est votre envie ;
Je vous vois, mon sort est trop doux :
Mais s’il faut m’éloigner de vous,
Je ne réponds pas de ma vie.
Angélique
Prenez soin de vos jours, Médor, vous le devez,
Il m’en coûte assez cher de les avoir sauvés :
Ils me sont précieux, je vous l’ai fait connaître.
Médor
Généreuse reine, achevez,
Sans vous puis-je vivre ?
Angélique
Sans vous puis-je vivre ?Vivez
À quelque prix que ce puisse être.
Médor
Ô ciel ! qu’entends-je !
Angélique
Ô ciel ! qu’entends-je !Il n’est plus temps
Que nous craignions tous deux de nous en trop apprendre :
Nous n’en disons que trop, Médor, je vous entends,
Et je vous permets de m’entendre.
Médor
À vos pieds…
Angélique
À vos pieds…Levez-vous, j’ai droit de faire un roi.
Je veux unir sous même loi
Votre destinée et la mienne.
Médor
Ah ! plus vous oubliez votre grandeur pour moi,
Plus il faut que je m’en souvienne.
Angélique
Ma gloire murmure en ce jour,
Je vois mon sort trop au-dessus du votre :
Mais qui peut empêcher l’amour
D’unir deux cœurs qu’il a faits l’un pour l’autre ?
Médor
Témoin du désespoir dont mon cœur fut pressé,
Lieux ou la mort fut mon unique attente,
Qui l’aurait dit ! qui l’eut jamais pensé
Que vous seriez témoins du bonheur qui m’enchante.
SCÈNE CINQUIÈME
L’Amour, troupe d’amours,
troupe de sirènes,
troupe de dieux des eaux,
troupe de nymphes et de sylvains,
troupe d’amants enchantés,
et d’amantes enchantées.
2-5 Chœur
Chœur des amours qui sont autour de la fontaine
Aimez, aimez-vous.
Angélique, Médor, et les chœurs
Aimons, aimons-nous.
Chœur des amours
L’amour vous appelle.
Que sa flamme est belle !
L’amour vous appelle tous.
Aimez, aimez-vous.
Angélique, Médor, et les chœurs
L’amour nous appelle.
Que sa flamme est belle !
L’amour nous appelle tous.
Aimons, aimons-nous.
Chœur des amours
Il punit un cœur rebelle,
On n’évite point ses coups.
Angélique, Médor, et les chœurs
Quel bien est plus doux
Qu’un amour fidèle ?
Chœur des amours
Aimez, aimez-vous.
Angélique, Médor, et les chœurs
Aimons, aimons-nous :
L’amour nous appelle.
Que sa flamme est belle !
L’amour nous appelle tous :
Aimons, aimons-nous.
Les amants enchantés, et les amantes enchantées dansent autour de
Médor et d’Angélique.
2-6 Gavotte, duo
Deux amantes enchantées
Qui goûte de ces eaux ne peut plus se défendre
De suivre d’amoureuses lois :
Goûtons-en, mille et mille fois,
Quand on prend de l’amour, on n’en saurait trop prendre.
2-7 Second air, chœur
Le petit chœur
Que pour jamais un nœud charmant nous lie.
Le grand chœur
Tendres amours,
Enchantez-nous toujours.
Triste raison nous fuyons ton secours.
Le petit chœur
Ô douce vie,
Digne d’envie !
Le grand chœur
Ô jours heureux, que l’on vous trouve courts !
Le petit chœur
Sans rien aimer comment peut-on vivre ?
Le grand chœur
Que de plaisirs, que de jeux vont nous suivre !
Tendres amours,
Enchantez-nous toujours.
Le petit chœur
Fermons nos cœurs à des flammes nouvelles.
Le grand chœur
Gardons-nous bien d’éteindre un feu si beau.
Le petit chœur
Vivons heureux dans des chaînes si belles.
Le grand chœur
Portons nos fers jusque dans le tombeau.
Le petit chœur
Ô douce vie,
Digne d’envie !
Le grand chœur
Tendres amours,
Enchantez-nous toujours.
Les amants enchantés, et les amantes enchantées, accompagnent en
dansant, Médor et Angélique ; l’Amour et les amours volent, et leur
servent de guides.
2-8 Entr’acte
Fin du second acte.
ACTE TROISIÈME
Le théâtre change, et représente un port de mer.
SCÈNE PREMIÈRE
Médor, Témire.
3-1 Ritournelle, récit
Médor
Non, je n’entends vos conseils qu’avec peine,
Pour nuire à mon amour, vous avez tout tenté.
Témire
Vos jours sont en péril, ils sont chers à ma reine,
Ne doutez point de ma fidélité.
Roland est dans ces lieux, c’est un rival terrible,
Et votre perte est infaillible
Si vous vous exposez à son fatal couroux.
Médor
Un malheureux doit voir le trépas sans alarmes.
Témire
Votre bonheur fera mille jaloux,
Une fière beauté vous a rendu les armes,
Vos deux cœurs sont unis, par les nœuds le plus doux.
Ah ! si la vie est sans appas pour vous,
Pour qui peut-elle avoir des charmes ?
Regardez le glorieux sort
Que la reine avec vous partage.
Ses plus zélés sujets l’attendaient dans ce port ;
Avant que d’en partir, son ordre les engage
À vous rendre un pompeux hommage.
Comme leur souverain, ils vont vous recevoir…
Médor
La reine m’a quitté, Roland est avec elle.
Témire
Il la verra fière, et cruelle.
Médor
N’importe, c’est toujours la voir,
Mon inquiétude est mortelle :
Eh ! ne craint-elle point Roland au désespoir ?
Témire
Elle le craint pour vous, c’est son unique envie
De mettre en l’éloignant, vos jours en sûreté.
Médor
S’il faut que ma félicité
Par mon rival me soit ravie,
C’est une cruauté
D’avoir soin de ma vie.
Témire
De ces sombres chagrins, il faut vous délivrer.
Médor
Je n’osais pas espérer
Le bien que l’amour me donne ;
Un si grand bonheur m’étonne,
Et j’ai peine à m’assurer
Qu’il puisse longtemps durer.
Témire
Retirons-nous, Roland s’avance.
S’il a de votre amour la moindre connaissance
Rien ne vous pourra secourir.
Médor
Je le veux observer, en dussai-je périr.
Médor se tient à l’écart, et écoute Roland et Angélique.
SCÈNE SECONDE
Roland, Angélique.
3-2 Récit, air
Roland
Faut-il encor que je vous aime ?
Je dois rougir de ma faiblesse extrême ;
Ingrate, vous en abusez :
Plus je vous sers, plus vous me méprisez :
Quelle honte à mon cœur d’être encor si fidèle !
Pourquoi vous trouvai-je si belle ?
Non, avec tant d’attraits si charmants et si doux,
Vous ne méritez pas, cruelle,
L’amour que j’ai pour vous.
Angélique
Je n’ai point perdu la mémoire
De ce que je vous dois.
Vous seriez délivré du trouble où je vous vois
Si vous aviez voulu me croire.
Vous le savez, c’est malgré moi
Qu’un si grand cœur s’obstine à languir sous ma loi,
J’ai fait ce que j’ai pu pour le rendre à la gloire.
Roland
Ah ! je ne sais que trop avec quelle rigueur
Vous punissez mon lâche cœur ;
Votre mépris éclate, il n’est plus temps de feindre,
Tous les déguisements sont vains.
Je pardonne au mépris du reste des humains,
Je l’ai bien mérité, j’aurais tort de m’en plaindre.
J’abandonne ma gloire, et la laisse ternir,
Je chéris le trait qui me blesse,
De mon égarement je ne puis revenir ;
Mais vous causez ma faiblesse,
Est-ce à vous de m’en punir ?
Angélique
Hélas !
Roland
Hélas !Dans ce soupir quelle part puis-je prendre ?
Peut-être un soupir si tendre
S’adresse à quelqu’autre amant :
Me le faites-vous entendre
Pour redoubler mon tourment ?
Inhumaine ! ah s’il est possible
Qu’au mépris d’un amour qui n’eut jamais d’égal
Pour un autre que moi vous deveniez sensible,
Tremblez pour mon heureux rival.
Dans vos yeux inquiets je lis mon infortune.
Ma présence vous importune ?
Vous ne songez qu’à me quitter ?
Angélique
Si je voulais vous fuir, qui pourrait m’arrêter ?
Je vous ai déjà fait connaître
Qu’il m’est aisé de disparaître
Aux regards importuns que je veux éviter.
Roland
Ah ! du moins, laissez-moi le seul bien qui me reste ;
Laissez-moi la douceur funeste
De voir de si charmants appas.
C’est sans espoir que je suivrai vos pas ;
Vous ne serez jamais à mes vœux favorable,
Je vous verrai toujours impitoyable,
Mais le plus grand des maux est de ne vous voir pas.
Angélique
Que ne puis-je vous fuir encore ?
Roland
Pourquoi craindre qui vous adore ?
Angélique
Hélas ! pourquoi m’aimez-vous tant ?
Un héros indomptable
N’est que trop redoutable
Avec un amour si constant.
Roland
Ciel ! ô ciel ! c’est pour moi qu’Angélique soupire ?
Angélique
Vous me contraignez d’en trop dire.
Roland
Vous m’aimez !
Angélique
Vous m’aimez !Je ne puis l’avouer qu’à regret.
Votre constance est triomphante,
N’en faites point un éclat indiscret,
Épargnez ma fierté mourante,
Contentez-vous d’un triomphe secret.
Roland
En des lieux écartés, dans une paix profonde,
Allons jouir du sort qui va combler nos vœux.
Que deux cœurs unis sont heureux
D’oublier le reste du monde.
Angélique
Laissez-moi renvoyer des peuples empressés
Dont nous serions embarrassés ;
Attendez-moi plus loin, j’irai partout vous suivre.
C’est pour vous seul que je veux vivre.
SCÈNE TROISIÈME
Angélique, Médor, Témire.
3-3 Récit
Médor
Ah ! je souffre un tourment plus cruel que la mort !
Témire
Où voulez-vous aller ? que pouvez-vous prétendre ?
Angélique
Laisse-moi calmer son transport,
Vois si Roland ne peut point nous entendre.
Témire va du côté où Roland est passé.
SCÈNE QUATRIÈME
Angélique, Médor.
3-4 Récit, duo
Médor
Se peut-il qu’à ses vœux vous ayez répondu ?
Angélique
Voulez-vous m’offenser quand vous devez me plaindre ?
Pour éblouir Roland je suis réduite à feindre,
Il le faut éloigner, où vous êtes perdu.
Médor
Vous le suivez ? non, non, que plutôt je périsse.
Angélique
Hélas ! tout le pouvoir humain
Contre lui s’armerait en vain,
Ne nous armons que d’artifice.
Médor, je tremble pour vos jours,
Ils sont dans un péril extrême :
À quoi n’a-t-on pas recours
Pour sauver ce que l’on aime ?
Médor
Roland va m’ôter
L’objet que j’adore,
Qu’ai-je à redouter
Que de vivre encore ?
Angélique
C’est à vous que mon cœur pour jamais s’est donné ;
Je ne rendrai Roland que trop infortuné ;
L’amour lui vendra cher une vaine espérance.
Je puis par cet anneau disparaître à ses yeux ;
Bientôt, vous me verrez, bientôt, loin de ces lieux,
Nos fidèles amours seront en assurance,
Je veux mettre en vos mains ma suprême puissance.
Médor et Angélique ensemble
Je ne veux que votre cœur,
C’est l’unique empire
Pour qui je soupire,
Je ne veux que votre cœur,
C’est assez pour mon bonheur.
Médor
Vous me quittez, et je demeure
Troublé du chagrin le plus noir :
Ma vie est attachée au plaisir de vous voir ;
Ne vaut-il pas mieux que je meure
Par la main de Roland que par mon désespoir.
Angélique
Vivez pour moi, qu’il vous souvienne
Que votre destinée est unie à la mienne,
Ma mort suivrait votre trépas :
Évitons un destin tragique ;
Médor ne veut-il pas
Vivre pour Angélique ?
Médor
Si je ne vivais pas pour vous,
Je ne pourrais souffrir la vie.
Angélique
Vivons, l’amour nous y convie,
Réservons-nous
Pour nous aimer malgré l’envie ;
Réservons-nous
Pour vivre heureux loin des jaloux.
Je ne pourrais souffrir la vie,
Si je ne vivais pas pour vous.
Médor
Vivons, l’amour nous y convie,
Réservons-nous
Pour un amour si doux.
Angélique et Médor répètent ensemble ces trois derniers vers.
Vivons, l’amour nous y convie,
Réservons-nous
Pour un amour si doux.
SCÈNE CINQUIÈME
Troupe de peuples de Cathay, sujets d’Angélique, Angélique, Médor.
3-5 Récit
Angélique parlant à ses sujets
Vous qui voulez faire paraître
Le zèle ardent que vous avez pour moi,
Reconnaissez Médor pour votre maître,
Rendez hommage à votre roi.
Angélique va retrouver Roland pour l’éloigner du port où elle veut
venir s’embarquer avec Médor.
SCÈNE SIXIÈME
Les peuples de Cathay, sujets d’Angélique, rendent hommage à Médor ;
ils l’élèvent sur un trône, et témoignent par leurs chants et par
leurs danses la joie qu’ils ont de le reconnaître pour leur
souverain.
3-6 Air
3-7 Chaconne, chœur
Le chœur
C’est Médor qu’une reine si belle
A choisi pour régner avec elle.
Est-il un mortel aujourd’hui
Plus heureux que lui ?
Un des sujets d’Angélique
Malgré l’orgueil du grand nom de reine,
Elle se rend, et l’amour l’enchaîne ;
De mille et mille amants son cœur s’était sauvé,
Pour l’aimable Médor il était réservé.
Une des suivantes d’Angélique
Trop heureux un amant qui s’exempte
Des chagrins d’une ennuyeuse attente !
Que l’amour pour Médor a fait d’aimables nœuds !
À peine est-il amant qu’il est amant heureux.
Le chœur
Ses rivaux n’ont plus rien à prétendre,
Que de plaintes se vont faire entendre !
Au premier bruit d’un choix si doux
Que de rois seront jaloux !
Nous venons tous
Vous présenter notre hommage ;
Régner sur nous
Est votre moindre avantage.
L’amour donne un bonheur qui vaut mieux mille fois
Que la pompe qui suit les plus superves rois.
Un des sujets d’Angélique
Angélique n’est plus insensible,
Sa fierté se croyait invincible :
Elle fuyait l’amour, et le fuirait encor
Sans le charme puissant des regards de Médor.
Le chœur
Heureux Médor ! quelle gloire
D’avoir remporté
Une entière victoire
Sur tant de fierté !
Quel bonheur est plus rare !
Que vos feux sont beaux !
Que l’amour vous prépare
De plaisirs nouveaux !
C’est pour vous que sont faits
Les plus doux de ses traits.
Une des suivantes d’Angélique
Un cœur si fier est à son tour
Sensible et tendre :
Médor l’obtient quand son amour
N’osait l’attendre.
Mais un bonheur qu’on n’attend pas
N’en a que plus d’appas.
Le chœur
Vous portez une riche couronne
Une objet plein d’attraits vous la donne.
Un des sujets d’Angélique
Qu’il est doux d’accorder l’amour et la grandeur !
Quand on peut les unir c’est un parfait bonheur.
Une des suivantes d’Angélique
Tendres cœurs, puissiez-vous aimer tranquillements :
Il n’est point de sort plus charmant.
Le chœur
Que l’amour en tous lieux vous enchante.
Qu’à jamais votre ardeur soit constante.
Oubliez vos grandeurs plutôt que vos amours,
Votre bonheur dépend de vous aimer toujours.
Le chœur
Aimez, régnez, en dépit de l’envie,
Goûtez les biens les plus doux de la vie ;
La fortune et l’amour, la gloire et les plaisirs,
Puissent-ils à jamais combler tous vos désirs.
Dans la paix, dans la guerre,
Dans tous les climats,
Jusqu’au bout de la terre,
Nous suivrons vos pas.
Puisse l’heureux Médor être un des plus grands rois.
Puisse-t-il rendre heureux ceux qui suivront ses lois.
Fin du troisième acte.
ACTE QUATRIÈME
Le théâtre change, et représente une grotte au milieu d’un boccage.
SCÈNE PREMIÈRE
Roland, Astolfe.
4-1 Ritournelle, récit
Roland
Va, ton soin m’importune, Astolfe, laisse-moi.
Astolfe
Quel charme vous retient dans ce lieu solitaire ?
Roland
Ami, je n’ai point pour toi
De secret, ni de mystère.
Angélique ne me fuit plus.
J’étais content de voir sa rigueur adoucie,
Quand nous avons trouvé le roi de Circassie,
Et le superbe Ferrague.
Tous deux jaloux de mon bonheur extrême,
M’ont abordé les armes à la main :
J’allais les en punir, mais la beauté que j’aime
Par son anneau magique a disparu soudain.
Mes rivaux l’ont suivie en vain.
Elle avait eu soin de m’apprendre
Le chemin qu’elle voulait prendre.
Nous nous sommes promis d’être à la fin du jour
À la fontaine de l’amour ;
Je suis venu trop tôt m’y rendre :
Je vais au devant d’elle, ennuyé de l’attendre,
Je parcours les lieux d’alentour.
L’objet qui m’enchante
Ne m’a jamais tant charmé :
Que l’amour s’augmente,
Par le plaisir d’être aimé.
Astolfe
Cet empire en vous seul a mis son espérance :
Si vous ne prenez sa défense,
Il tombera dans peu de temps
Sous une barbare puissance.
Songez que vous perdez de précieux instants.
Roland
Je songe au bonheur que j’attends.
Astolfe
Venez couronner votre tête
Du laurier immortel qui vous est présenté.
Roland
Je vois l’amour qui s’apprête
À combler ma félicité ;
Je vais jouir de la conquête
D’un cœur qui m’a tant coûté.
Astolfe
Le grand cœur de Roland n’est fait que pour la gloire,
Peut-il languir dans un honteux repos ?
Triomphez de l’amour, il n’est point de victoire
Qui montre mieux la vertu d’un héros.
Roland
Lorsque des rigueurs inhumaines
Ont payé mon amour d’un si cruel tourment,
Je n’ai pu sortir de mes chaînes :
Puis-je me dégager d’un lien si charmant,
Quand je touche à l’heureux moment
Où je dois recevoir le prix de tant de peines ?
Va, laisse-moi seul dans ces lieux,
Angélique pour moi sensible,
Veut pour tout autre être invisible ;
Va, ne l’empêche point de paraître à mes yeux.
Astolfe se retire et Roland cherche Angélique.
SCÈNE SECONDE
Roland seul.
4-2 Air
Roland
Ah ! j’attendrai longtemps ! la nuit est loin encore.
Quoi, le soleil veut-il luire toujours ?
Jaloux de mon bonheur, il prolonge son cours,
Pour retarder la beauté que j’adore.
Ô nuit, favorisez mes désirs amoureux.
Pressez l’astre du jour de descendre dans l’onde ;
Dépliez dans les airs vos voiles ténébreux :
Je ne troublerai plus par mes cris douloureux
Votre tranquilité profonde :
Le charmant objet de mes vœux
N’attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde ;
Ô nuit, favorisez mes désirs amoureux.
Que ces gazons sont verts ! que cette grotte est belle !
Roland lit tout bas des vers écrits sur la grotte.
Ce que je lis m’apprends que l’amour a conduit
Dans ce boccage, loin du bruit,
Deux amants qui brûlaient d’une ardeur mutuelle.
J’espère qu’avec moi l’amour bientôt ici
Conduira la beauté que j’aime.
Enchantés d’un bonheur extrême,
Sur ces grottes bientôt nous écrirons aussi ?
Roland répète tout haut ce qu’il a lu tout bas.
Beau lieu, doux asile
De nos heureuses amours,
Puissiez-vous être toujours
Charmant et tranquille.
Voyons tout… qu’est-ce que je vois !
Ces mots semblent tracés de la main d’Angélique…
Roland lit tout bas deux vers qu’Angélique a écrits.
Ciel c’est pour un autre que moi
Que son amour s’explique.
Roland répète tout haut ce qu’il a lu tout bas.
Angélique engage son cœur ?
Médor en est vainqueur !
Elle m’aurait flatté d’une vaine espérance ?
L’ingrate !… n’est-ce point un soupçon qui l’offense ?
Médor en est vainqueur ! non, je n’ai point encor
Entendu parler de Médor.
Mon amour aurait lieu de prendre des alarmes,
Si je trouvais ici le nom
De l’intrépide fils d’Aymon,
Ou d’un autre guerrier célèbre par les armes.
Angélique n’a pas osé
Avouer de son cœur le véritable maître,
Et je puis aisément connaître,
Qu’elle parle de moi sous un nom supposé.
C’est pour moi seul qu’elle soupire,
Elle me l’a trop dit et j’en suis trop certain.
Lisons ces autres mots, il sont d’une autre main…
Roland lit deux vers que Médor a écrits.
Qu’ai-je lu… ciel… il faut relire…
Roland répète tout haut ce qu’il a lu tout bas.
Que Médor est heureux !
Angélique a comblé ses vœux.
Ce Médor, quel qu’il soit, se donne ici la gloire
D’être l’heureux vainqueur d’un objet si charmant.
Angélique a comblé les vœux d’un autre amant !
Elle a pu me trahir !… Non, je ne le puis croire.
Non, non, quelqu’envieux a voulu par ces mots
Noircir l’objet que j’aime, et troubler mon repos.
4-3 Hautbois, air
On entend un bruit de musettes et Roland continue.
J’entends un bruit de musique champêtre.
Il faut chercher Angélique en ces lieux.
Au premier regard de ses yeux
Mes noirs soupçons vont disparaître.
Elle s’arrêtera, peut-être,
À voir danser au son des chalumeaux
Les bergers des prochains hameaux.
Une troupe de bergers et de bergères, prend part à la joie de
Coridon et Bélise, qui doivent être mariés le lendemain, et
s’approchent de la grotte en dansant et en chantant. Roland
n’aperçoit point Angélique, et va la chercher dans les lieux
d’alentour.
SCÈNE TROISIÈME
Coridon, Bélise, troupe de bergers et de bergères.
4-4 Marche, chœur
Chœur
Quand on vient dans ce boccage,
Peut-on s’empêcher d’aimer ?
Que l’amour sous cet ombrage
Sait bientôt nous désarmer !
Sans effort il nous engage
Dans les nœuds qu’il veut former.
Quand on vient dans ce boccage,
Peut-on s’empêcher d’aimer ?
Que d’oiseaux sur ce feuillage !
Que leur chant nous doit charmer.
Nuit et jour par leur ramage
Leur amour veut s’exprimer.
Quand on vient dans ce boccage,
Peut-on s’empêcher d’aimer ?
4-5 Menuet
4-6 Entrée, duo
Un berger et une bergère
Vivez en paix,
Amants, soyez fidèles,
Aimez-vous à jamais.
Vos ardeurs mutuelles
Combleront vos souhaits.
C’est un bonheur extrême
D’obtenir ce qu’on aime
Sans languir trop longtemps.
Soyez constants,
Aimez toujours de même
Vivez toujours contents.
Quel les amours sont belles
Quand elles sont nouvelles !
Quel bien à plus d’attraits ?
Vivez en paix,
Amants, soyez fidèles,
Aimez-vous à jamais.
4-7 Duo
Coridon
J’aimerai toujours ma bergère.
Bélise
J’aimerai toujours mon berger.
Coridon
Mon amour est sincère,
J’aimerai toujours ma bergère.
Bélise
Mon cœur ne peut changer,
J’aimerai toujours mon berger.
Coridon et Bélise
Mon amour est sincère,
Mon cœur ne peut changer.
Coridon
J’aimerai toujours ma bergère.
Bélise
J’aimerai toujours mon berger.
SCÈNE QUATRIÈME
Roland, Coridon, Bélise, troupe de bergers et de bergères.
Roland n’ayant point trouvé Angélique, revient pour en demander des
nouvelles aux bergers.
Coridon
Angélique est reine, elle est belle,
Mais ses grandeurs ni ses appas
Ne me rendraient point infidèle,
Je ne quitterais pas
Ma bergère pour elle.
Bélise
Quand des riches pays arrosés de la Seine
Le charmant Médor serait roi,
Quand il pourrait quitter Angélique pour moi,
Et me faire une grande reine,
Non, je ne voudrais pas encor
Quitter mon berger pour Médor.
4-8 Récit
Roland
Que dites-vous ici de Médor, d’Angélique ?
Coridon
Ce sont d’heureux amants dont l’histoire est publique
Dans tous les hameaux d’alentour.
Bélise
Ils ont avec regret quitté ce beau séjour ;
Ces arbres, ces rochers, cette grotte rustique
Tout parle ici de leur amour.
Roland
Ah ! je succombe au tourment que j’endure.
Coridon
Reposez-vous sur ce lit de verdure.
Bélise
Vous paraissez chagrin ; écoutez à loisir
De ces heureux amants l’agréable aventure,
Vous l’entendrez avec plaisir.
Roland accablé de douleur s’assied sur un gazon, et écoute avec
inquiétude ce que Coridon et Bélise lui racontent.
Coridon
En des lieux où Médor mourait sans assistance
Angélique adressa ses pas :
Elle sut se servir d’un art dont la puissance
Garantit Médor du trépas.
Bélise
D’un grand empire Angélique est maîtresse,
Elle est charmante, elle avait à son choix
Cent des plus riches rois ;
Médor est sans biens, sans noblesse ;
Mais Médor est si beau qu’elle l’a préféré
À cent rois qui pour elle ont en vain soupiré.
Coridon
On ne peut s’aimer d’avantage,
Jamais bonheur ne fut plus doux.
Bélise
Ils se sont donné devant nous
La foi de mariage.
Coridon
Quand le festin fut prêt, il fallut les chercher ;
Bélise
Ils étaient enchantés dans ces belles retraites.
Coridon
On eut peine à les arracher
De l’endroit charmant où vous êtes.
Roland se levant avec précipitation
Où suis-je ? juste ciel ! où suis-je malheureux.
Bélise
Demeurez, et voyez nos danses et nos jeux.
Coridon
On m’a promis cette belle bergère ;
Honorez notre noce, on la fera demain.
Roland
Où vont-ils ces amants ?
Bélise
Où vont-ils ces amants ?Ils ont prié mon père
De les conduire au port le plus prochain.
Le voici. Demeurez, si vous me voulez croire,
Vous apprendrez de lui le reste de l’histoire.
SCÈNE CINQUIÈME
Tersandre, Roland, Coridon, Bélise, le chœur.
4-9 Air, chœur, récit
Tersandre
Allez, laissez-nous, soins fâcheux,
Éloignez-vous de nos paisibles jeux.
Nous possédons un bien inestimable
Qui comblera nos vœux
Laissez couler nos jours heureux
Dans un loisir doux et durable.
Allez, laissez-nous, soins fâcheux,
Éloignez-vous de nos paisibles jeux.
Coridon, Bélise, et le chœur
Allez, laissez-nous, soins fâcheux,
Éloignez-vous de nos paisibles jeux.
Tersandre
J’ai vu partir du port cette reine si belle…
Roland
Angélique est partie !
Tersandre
Angélique est partie !Et Médor avec elle.
Elle en fait un grand roi, c’est son unique soin.
Roland
Ils sont partis ensemble !
Tersandre
Ils sont partis ensemble !Ils sont déjà bien loin.
Dans les climats les plus heureux du monde
Ils vont en paix goûter mille plaisirs.
Jusqu’au vent qui règne sur l’onde
Tout favorise leurs désirs.
Roland à part.
Ils se sont dérobés tous deux à ma vengeance !
Tersandre parle à Coridon et à Bélise.
Angélique a voulu passer notre espérance.
Voyez ce bracelet.
Roland regardant le bracelet.
Voyez ce bracelet.Que vois-je infortuné !
J’ai fait mettre en ses mains ce prix de mon courage ;
De mon fidèle amour c’est un précieux gage.
Tersandre
Pour le prix de nos soins elle nous l’a donné.
Roland
Ciel !
Coridon et Bélise
Ciel !Ô ciel !
Tersandre
Ciel ! Ô ciel !J’ai reçu ce don de sa main même
Nous fûmes les témoins de son bonheur extrême
Elle a voulu nous rendre heureux.
Roland
Ciel ! puis-je être accablé par un coup plus affreux !
Tersandre
Mais quel est ce guerrier ? aisément on devine
Qu’il sort d’une illustre origine.
Coridon
Nous l’avons trouvé dans ces lieux.
Bélise
Le trouble de son cœur se montre dans ses yeux.
Coridon
Il s’agite.
Bélise
Il s’agite.Il menace.
Coridon
Il s’agite. Il menace.Il pâlit.
Bélise
Il s’agite. Il menace. Il pâlit.Il soupire.
Tersandre
Son cœur souffre peut-être un amoureux martyre
Je suis touché par ses douleurs.
Bélise
Quels terribles regards !
Roland
Quels terribles regards !La perfide !
Tersandre
Quels terribles regards ! La perfide !Il murmure.
Coridon
Il frémit !
Bélise
Il frémit !Il répand des pleurs.
Roland
Tant de serments ! ah la parjure !
Tersandre
Ne l’abandonnons pas dans un chagrin si noir.
Roland
Elle rit de mon désespoir.
Je l’aimais d’une amour si tendre, si fidèle.
Tersandre
Ses regards sont plus doux.
Coridon
Ses regards sont plus doux.Il est moins agité.
Roland
J’ai cru vivre heureux avec elle
Hélas quelle félicité !
Tersandre
Non, je n’en doute point c’est l’amour qui le blesse.
Bélise
L’amour peut-il causer cette sombre tristesse ?
On a vu des amants si contents dans ces bois.
Tersandre
Qui suit les amoureuses lois
S’expose à des maux redoutables.
Pour deux amants heureux qu’Amour fait quelquefois,
Il en fait tous les jours plus de cent misérables.
Coridon
Son trouble est apaisé.
Tersandre
Son trouble est apaisé.J’espère qu’à la fin
Nous pourrons adoucir son funeste chagrin.
Bénissons l’amour d’Angélique,
Bénissons l’amour de Médor.
Dans le riche séjour d’une cour magnifique,
Puissent-ils sur un trône d’or
S’aimer comme ils s’aimaient dans ce séjour rustique.
Coridon, Bélise et le chœur
Bénissons l’amour d’Angélique,
Bénissons l’amour de Médor.
Roland
Taisez-vous, malheureux ; oserez-vous sans cesse
Percer mon triste cœur des plus horribles coups ?
Malheureux, taisez-vous.
Rendez grâce à votre bassesse
Qui vous dérobe à mon courroux.
Tersandre, Coridon, Bélise et le chœur
Ah ! fuyons, fuyons tous.
SCÈNE SIXIÈME
Roland seul.
4-10 Récit accompagné
Roland
Je suis trahi ! ciel ! qui l’aurait pu croire !
Ô ciel ! je suis trahi par l’ingrate beauté
Pour qui l’amour m’a fait trahir ma gloire.
Ô doux espoir dont j’étais enchanté,
Dans quel abîme affreux m’as-tu précipité !
Témoins d’une odieuse flamme
Vous avez trop blessé mes yeux.
Que tout ressente dans ces lieux
L’horreur qui règne dans mon âme.
Roland brise les inscriptions, et arrache des branches d’arbres, et
des morceaux de rochers.
Ah ! je suis descendu dans la nuit du tombeau !
Fait-il encor que l’amour me poursuive ?
Ce fer n’est plus qu’un vain fardeau
Pour une ombre plaintive.
Roland jette ses armes, et se met dans un grand désordre.
Quel gouffre s’est ouvert ! qu’est-ce que j’aperçois !
Quelle voix funèbre s’écrie !
Les enfers arment contre moi
Une impitoyable furie.
Roland croit voir une furie : il lui parle, et s’imagine qu’elle lui
répond.
Barbare ! ah ! tu me rends au jour ?
Que prétends-tu ? parle… ô suplice horrible !
Je dois montrer un exemple terrible
Des tourments d’un funeste amour.
Fin du quatrième acte.
ACTE CINQUIÈME
Le théâtre change, et représente le palais de la sage fée Logistille.
SCÈNE PREMIÈRE
Astolfe, Logistille.
5-1 Prélude, air, récit
Astolfe
Sage et divine fée à qui tout est possible,
Vous dont le généreux secours
Pour les infortunés se déclare toujours,
Au malheur de Roland serez-vous insensible ?
Ce héros que l’amour a rendu furieux
Traîne une déplorable vie :
Son sort qui fut si glorieux
Fait autant de pitié qu’il avait fait d’envie.
Logistille
Vos justes vœux sont prévenus ;
Déjà par des chemins aux mortels inconnus
J’ai fait passer Roland dans cet heureux asile.
Le charme d’un sommeil tranquille
Suspend le mal de ce héros ;
Mais il est difficile
De lui rendre un parfait repos.
Astolfe
Je sais votre pouvoir, il faut que tout lui cède.
Votre soin m’a sauvé de cent périls affreux.
N’offrirez-vous qu’un vain remède
Au trouble fatal qui possède
Le plus grand des héros et le plus malheureux ?
Logistille
Je puis des éléments interrompre la guerre,
Ma voix fait trembler les enfers.
J’impose silence au tonnerre,
Et j’éteins le feu des éclairs.
Mais je calme avec moins de peine
Les vents échappés de leur chaîne,
Et j’apaise plutôt l’océan irrité
Qu’un cœur par l’amour agité.
Astolfe
J’attends tout pour Roland de vos soins salutaires.
Logistille
Nos efforts vont se redoubler :
Allez, éloignez-vous de nos secrets mystères,
Vos regards pourraient les troubler.
SCÈNE SECONDE
Logistille, Roland endormi, troupe de fées.
5-2 Symphonie, air, chœur
Logistille
Par le secours d’une douce harmonie
Calmons ce grand cœur pour jamais.
Rendons-lui sa première paix,
Puisse-t-elle chasser l’amour qui l’a bannie.
Heureux qui se défend toujours
Du charme fatal des amours !
Le chœur des fées répète ces deux derniers vers.
Heureux qui se défend toujours
Du charme fatal des amours !
Les fées dansent autour de Roland, et font des cérémonies
mystérieuses, pour lui rendre la raison.
Logistille
Rendez à ce héros votre clarté céleste,
Divine raison, revenez.
Qu’un cœur est malheureux quand vous l’abandonnez
Dans un égarement funeste.
Logistille et le chœur des fées
Heureux qui se défend toujours
Du charme fatal des amours !
Les fées continuent leurs danses autour de Roland, et Logistille
évoque les ombres des anciens héros, pour l’aider à faire sortir
Roland de son égarement.
5-3 Prélude, récit accompagné
Logistille
Ô vous dont le nom plein de gloire
Dans la nuit du trépas n’est point enseveli,
Vous dont la célèbre mémoire
Triomphe pour jamais du temps et de l’oubli.
Venez, héroïques ombres,
Venez seconder nos efforts :
Sortez des retraites sombres
Du profond empire des morts.
Les ombres des anciens héros paraissent.
SCÈNE TROISIÈME
Logistille, [Roland,] troupe de fées, troupe d’ombres de héros.
5-4 Prélude, air, chœur, récit
Logistille
Roland, courez aux armes.
Que la Gloire a de charmes !
L’amour de ses divins appas
Fait vivre au-delà du trépas.
Logistille et le chœur des ombres des héros
Roland, courez aux armes.
Que la Gloire a de charmes !
À la voix des héros, Roland sort de son sommeil, et recommence à se
servir de sa raison.
Roland
Quel secours vient me dégager
De ma fatale flamme ?
Ciel ! sans horreur puis-je songer
Au désordre où l’amour avait réduit mon âme !
Errant, insensé, furieux,
J’ai fait de ma faiblesse un spectable odieux ;
Quel reproche à jamais ne dois-je point me faire ?
Malheureux ! la raison m’éclaire
Pour offrir ma honte à mes yeux !
Que survivre à ma gloire est un supplice extrême !
Infortuné Roland, cherche un antre écarté,
Va, s’il se peut, te cacher à toi-même
Dans l’éternelle obscurité.
Logistille arrêtant Roland
Modérez la tristesse
Qui saisit votre cœur :
Quel héros, quel vainqueur
Est exempt de faiblesse ?
Le chœur des ombres des héros
Sortez pour jamais en ce jour
Des liens honteux de l’amour.
Logistille
Allez, suivez la gloire.
Roland
Allez, suivez la gloire.Allons, courons aux armes.
Que la gloire a de charmes !
Le chœur des fées et le chœur des ombres des héros
Roland, courez aux armes
Que la gloire a de charmes.
5-5 Premier et second airs
Les fées, et les ombres des héros, témoignent par des danses, la
joie qu’elles ont de la guérison de Roland. La Gloire suivie de la
Renommée et précédée de la Terreur vient presser Roland d’aller
délivrer son pays.
SCÈNE QUATRIÈME ET DERNIÈRE
La Gloire, la Renommée, la Terreur, suite de la Gloire, Roland,
Logistille, troupe de fées, troupe d’ombres de héros.
5-6 Récit, air, chœur
La Gloire
Roland, il faut armer votre invincible bras.
La terreur se prépare à devancer vos pas :
Sauvez votre pays d’une guerre cruelle,
Ne suivez plus l’amour c’est un guide infidèle.
Non, n’oubliez jamais
Les maux que l’amour vous a faits.
Roland reprend ses armes que les fées et les héros lui présentent,
il témoigne l’impatience qu’il a de partir pour obéïr à la Gloire,
et la Terreur vole devant lui. Les fées et les héros dansent pour
témoigner leur joie ; et Logistille, le chœur de la suite de la
Gloire, les chœurs des fées et des héros chantent ensemble.
Logistille et les chœurs
La gloire vous appelle,
Ne soupirez plus que pour elle,
Non, n’oubliez jamais
Les maux que l’amour vous a faits.
Fin du cinquième et dernier acte.